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Maroc : le scrutin sans le peuple, la rue sans écoute

Six inscrits sur dix ont boycotté ou déserté les urnes, des milliers de Marocains ont défilé contre l'alliance avec l'entité sionoste, et un parti réputé proche du palais arrive en tête. Le divorce entre le Makhzen et la société est consommé.

Par Kahina Hammoudi

Le pouvoir marocain voulait une séquence de normalité : des élections, un parti vainqueur, un gouvernement de plus. Il a obtenu un plébiscite du silence, suivi de trois jours de colère. En moins de deux semaines, le royaume a enchaîné l’annonce d’un rapprochement diplomatique avec Israël, un scrutin déserté et des manifestations dispersées par la police. Chacun de ces épisodes raconte la même histoire.

Un scrutin que le peuple a laissé aux autres

Le 23 septembre, les Marocains étaient appelés à renouveler les 395 sièges de la Chambre des représentants. La participation a atteint 38,08 %, contre 50,86 % en 2021 et 42,27 % en 2016, selon le ministre de l’Intérieur. C’est le niveau le plus bas depuis 2007, et près de six millions de personnes seulement, sur 15,8 millions d’inscrits, ont voté.  

Ce chiffre est encore flatteur. Environ 27 millions de Marocains sont en âge de voter, dont 15,8 millions seulement figurent sur les listes. Rapporté à cette population, le scrutin n’a mobilisé qu’environ un adulte sur cinq, un calcul que nous faisons à partir des données officielles. Le nombre d’inscrits a même reculé de 9,7 % depuis 2021, alors que la population augmente. Les jeunes sont presque absents du jeu : seuls 4 % environ des inscrits ont entre 18 et 24 ans.  

Ce désaveu n’a rien d’un accident. Le parti de la Voie démocratique a appelé au boycott en dénonçant un scrutin privé des conditions minimales de démocratie, et l’association islamiste Al Adl Wal Ihsane a tenu un discours semblable. Une abstention ne se réduit pas à un boycott organisé : elle est aussi lassitude et désillusion. Mais quand plus de six électeurs sur dix restent chez eux, le message est clair : la population ne croit plus que les urnes décident de quoi que ce soit d’essentiel. 

Le PAM, vainqueur d’un scrutin sans électeurs

Le Parti Authenticité et Modernité (PAM) arrive en tête avec 97 sièges sur 395. Cela représente moins d’un quart de la Chambre. Il doit réunir une coalition d’au moins 198 députés pour être investi, comme l’exige l’article 88 de la Constitution. Le RNI obtient 66 sièges, l’Istiqlal 65, le PJD 54.  

Ce «vainqueur» n’a rien d’un challenger venu bousculer l’ordre établi. Il était le troisième partenaire de la majorité sortante. Certains médias le présentent comme proche du palais, et un titre de presse maghrébine rappelle qu’il est le parti de Fouad Ali El Himma, un proche du roi. Les électeurs ont assisté à une rotation au sein du même camp : le chef du gouvernement sortant s’est effacé, la coalition reste la même, et les décisions continuent de se prendre ailleurs. Le Premier ministre est nommé par le roi, qui conserve la maîtrise des grandes orientations.  

Dans ces conditions, les promesses de campagne, un million d’emplois ou une hausse générale des salaires, sonnent comme les «slogans de propagande» que dénoncent des personnalités politiques et médiatiques.

Le peuple parle de pain, d’hôpitaux et d’école. Le pouvoir parle de vitrine

Les Marocains n’ont pas attendu ce scrutin pour dire ce qui leur manque. Entre le 27 septembre et le 18 octobre 2025, les protestations du collectif GenZ 212 ont été les plus importantes depuis 2011-2012. Elles réclamaient des emplois, de meilleurs soins et une meilleure éducation, et un allègement du coût de la vie, et dénonçaient la corruption. Elles avaient éclaté après le décès de plusieurs femmes enceintes lors de césariennes. 

Un an plus tard, rien n’est réglé. Le chômage des 15-24 ans a atteint 37,2 % en 2025, selon le Haut-Commissariat au Plan, et 2,9 millions de jeunes de 15 à 29 ans ne travaillent ni n’étudient. Pendant ce temps, le prochain gouvernement supervisera des milliards de dollars d’investissement en vue de la Coupe du monde 2030, au point que certains parlent déjà d’un «gouvernement du Mondial». Les stades avancent vite, les urgences moins. Le chef du gouvernement sortant, dont le parti était critiqué pour le coût de la vie, le chômage et des conflits d’intérêts présumés qu’il conteste, ne s’est pas représenté. Sur le terrain social, les mots d’ordre restent les mêmes : baisse des prix des produits de première nécessité, emplois, santé, éducation, et reddition de comptes pour les corrompus.  

Normalisation : la décision prise sans le peuple

C’est sur le dossier israélien que le fossé est le plus visible. Le 16 septembre, le Maroc et Israël ont annoncé un accord pour relever leurs représentations au rang d’ambassades, avec échange d’ambassadeurs. L’appel à manifester est venu après une rencontre à entre eux à New York.  

La riposte a été immédiate. Le Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation a organisé trois jours de colère  du 25 au 27 septembre, avec des rassemblements dans une quarantaine de villes selon l’organisation. D’autres sources font état de 76 manifestations dans 45 villes. À Casablanca, environ un millier de personnes étaient réunies dimanche dans un quartier populaire. L’opposition ne se limite pas à la gauche radicale : le mouvement islamiste Attawhid Wal Islah a lui aussi rejeté le passage au rang d’ambassades et exigé qu’on revienne en arrière. Les organisateurs jugent que cette décision contredit la position du peuple marocain et se déroule alors que la tragédie humanitaire à Gaza s’aggrave.  

Les autorités présentent la coopération avec l’entité d’occupation sioniste comme une politique d’alliances et de défense des intérêts nationaux. Mais un choix d’une telle portée, annoncé au cœur d’une campagne, sans débat public et sans que les députés élus aient eu leur mot à dire, illustre parfaitement le déficit démocratique que reflète le taux d’abstention.  

La réponse du pouvoir : le cordon de police

Face à ces manifestations, le pouvoir n’a pas répondu par le dialogue. Le 27 septembre, les autorités de Tanger ont interdit la manifestation, quatre jours après le scrutin. Des accrochages ont opposé manifestants et forces de sécurité, des vidéos ont documenté la dispersion des rassemblements, et des arrestations ont été signalées. À Agadir, un imposant dispositif sécuritaire a été déployé pour empêcher la marche.  

Ce réflexe n’est pas nouveau : les manifestations de 2025 ont été réprimées par la force et n’ont, pour l’essentiel, pas atteint leurs objectifs. Le pouvoir sait parler d’économie et de diplomatie, mais dès que la rue pose une question, il répond par un barrage de police.  

Anatomie d’un divorce

Ces trois fronts, électoral, social et diplomatique, n’en forment qu’un seul.

Un fossé de représentation. Avec 38 % de participation et un parti vainqueur à 97 sièges sur 395, le Parlement ne représente qu’une petite partie de la société, et les plus jeunes en sont quasiment absents.

Un fossé de crédibilité. Des promesses de campagne jamais tenues, un gouvernement sortant critiqué pour le coût de la vie et des soupçons de conflits d’intérêts : chaque annonce officielle est accueillie avec méfiance.

Un fossé de priorités. Le peuple parle santé, école, emploi. Le pouvoir parle stades, investissements et alliances stratégiques.

Un fossé de décision. De la normalisation aux grands choix économiques, l’essentiel se décide loin des citoyens, dans un système où les institutions élues jouent surtout un rôle de façade.

Un fossé de dialogue. Le langage du pouvoir à l’égard de la contestation reste celui de l’interdiction et de la dispersion.

Ce n’est pas un simple accès de mauvaise humeur, c’est un contrat social qui s’effiloche. Un régime qui organise des élections que six citoyens sur dix ignorent, et qui prend ensuite ses décisions les plus lourdes sans consulter personne, s’expose à voir la rue reprendre la parole.

K. H. 

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