Prisonniers de Gdeim Izik : Brahim Ghali interpelle António Guterres

Par Kahina Hammoudi
Le Président de la République sahraouie et secrétaire général du Front Polisario, Brahim Ghali, a adressé hier lundi une lettre au Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, lui demandant d’intervenir d’urgence face à la situation grave née de la grève de la faim ouverte entamée par neuf prisonniers civils sahraouis dans les prisons marocaines. Dans le même temps, la Ligue pour la protection des prisonniers sahraouis (LPPS) a lancé un appel urgent, alertant sur l’état de santé critique de l’un d’eux, Mohamed Bachir Boutenguiza.
M. Ghali a appelé le Secrétaire général et l’ensemble de la communauté internationale à prendre leurs responsabilités et à agir sans délai pour la libération des prisonniers civils sahraouis, en premier lieu le groupe de Gdeim Izik. Ghali affirme que ces détenus ont été arrêtés injustement pour avoir simplement réclamé l’application de la Charte et des résolutions de l’ONU, notamment le droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance.
Une grève de la faim entamée le 23 septembre
Dans sa lettre, le Président sahraoui exprime sa «profonde préoccupation» face à une situation qui «devient plus grave de jour en jour». Les neuf prisonniers du groupe de Gdeim Izik ont entamé, le 23 septembre dernier, une grève de la faim ouverte dans les prisons d’Aït Melloul 2, de Tiflet 2 et de Kénitra.
Ils protestent contre leurs conditions de détention, le non-respect des règles du droit international humanitaire et de la IVe Convention de Genève, ainsi que la non-application des recommandations et avis des mécanismes onusiens chargés de la détention arbitraire et de la lutte contre la torture. Le Président Ghali affirme que les autorités d’occupation marocaines ont répondu par une politique de dispersion des détenus, alors que l’une de leurs principales revendications était d’être regroupés et transférés dans les villes du Sahara occidental occupé.
Restrictions, transferts arbitraires et santé dégradée
M. Ghali dénonce un durcissement des restrictions de communication, notamment l’interdiction faite aux prisonniers d’utiliser le téléphone et de contacter leurs familles, ainsi que des transferts arbitraires vers d’autres prisons, sans que les proches en soient informés. Ces derniers peinent à obtenir des informations sur l’état de santé de leurs enfants et sur leur lieu de détention.
Outre les mauvais traitements, l’isolement et le harcèlement, les transferts se sont accompagnés de menottage et de violences. L’état de santé des détenus se détériore et la plupart nécessitent des soins médicaux appropriés, notamment Mohamed Bani et Hassan Eddah. Les familles font par ailleurs l’objet de pressions constantes, certaines s’étant vu refuser le droit de visite malgré la fatigue d’un long voyage entre le Sahara occidental occupé et les prisons situées au Maroc.
Une «escalade répressive» depuis le 23 septembre
Le Président sahraoui relève une «escalade notable» des violations et des mesures répressives à l’encontre des prisonniers grévistes et de leurs familles, en particulier depuis le 23 septembre 2026. Il demande à M. Guterres d’intervenir d’urgence pour y mettre fin et pour garantir aux détenus les conditions prévues par les conventions internationales : accès aux soins, communication avec les familles et rapprochement des lieux de résidence de celles-ci, au Sahara occidental occupé.
Brahim Ghali exhorte enfin le Secrétaire général et la communauté internationale à agir pour la libération des prisonniers civils sahraouis, afin qu’ils puissent rentrer dans leur patrie et retrouver leurs familles. Ces détenus, conclut-il, ont été arrêtés et condamnés injustement pour avoir réclamé l’application de la Charte et des résolutions de l’ONU.

Appel urgent de la Ligue de protection des prisonniers sahraouis
Dans une lettre ouverte adressée à M. Guterres, la Ligue pour la protection des prisonniers sahraouis dans les prisons marocaines (LPPS) a elle aussi tiré la sonnette d’alarme. Elle y dénonce, selon ses termes, une politique de représailles et de mauvais traitements systématiques à l’encontre de prisonniers civils sans défense, et protestent contre leur dispersion dans des établissements pénitentiaires distincts, alors qu’ils réclament leur regroupement et leur transfert dans les villes du Sahara occidental.
Chronologie des faits rapportés par la LPPS
- 23 septembre : les prisonniers entament leur grève de la faim ouverte. Des restrictions de communication leur sont aussitôt imposées. Le même jour, Naama Asfari est transféré à la prison de Oudaya, à Marrakech, sans que sa famille en soit informée. Son lieu de détention reste inconnu jusqu’au 28 septembre.
- 24 septembre : Bachir Khada est transféré de la prison de Tiflet 2 sans préavis, puis localisé à la prison de Laâyoune occupée. Hassan Eddah est lui aussi transféré, vers la prison de Benguerir, sans que sa famille soit prévenue. Son lieu de détention reste inconnu jusqu’au 30 septembre. Les lieux de détention d’Ahmed Sbaï, de Mohamed Bachir Boutenguiza et d’El Houssein Zaoui restent également inconnus pendant plusieurs jours, sans aucun contact avec leurs familles.
- 25 septembre : Mohamed Bani est transféré à l’infirmerie de la prison d’Aït Melloul 2 après une dégradation de son état de santé, ce qui l’oblige à suspendre sa grève de la faim.
- 28 et 29 septembre : les familles d’Ahmed Sbaï, de Hassan Eddah et d’El Houssein Zaoui se voient refuser la visite à la prison de Kénitra, après avoir parcouru plus de 1 200 kilomètres. Les détenus restent privés de téléphone.
- 30 septembre : la LPPS reçoit des informations sur l’état de santé de Hassan Eddah, détenu à Benguerir : il a perdu sept kilos et poursuit sa grève. Des témoignages font aussi état de menottage et de violences lors de son transfert.
- 5 octobre : la Ligue reçoit des informations selon lesquelles Mohamed Bachir Boutenguiza se trouve dans un état de détention et de santé grave nécessitant une intervention médicale urgente. Il aurait subi des violences et des provocations de la part du directeur de la prison de Kénitra.
Selon la LPPS, Mohamed Lamine Haddi et Naama Asfari ont par ailleurs mis fin à leur grève de la faim en raison de l’épuisement, de malaises et de la dégradation de leur état de santé. Le déficit de santé d’El Houssein Zaoui et d’Ahmed Sbaï est également signalé. Si certaines familles ont pu ensuite obtenir une visite, les témoignages recueillis après ces rencontres confirment la persistance des inquiétudes sur la santé des détenus et leurs conditions de détention.
Les violations dénoncées
La Ligue recense six catégories de violations : l’isolement et la rupture de communication, les transferts arbitraires assortis d’une dissimulation temporaire du lieu de détention (qu’elle assimile à une disparition forcée, interdite par le droit international), le harcèlement des familles, les risques sanitaires et la négligence médicale, les mauvais traitements, ainsi que la dégradation de l’état de santé de plusieurs détenus.
Elle estime que ces pratiques violent notamment les Règles Nelson Mandela, la Convention contre la torture, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, la IVe Convention de Genève et les principes du droit international humanitaire relatifs au traitement des personnes privées de liberté. Elle tient les autorités marocaines pour entièrement responsables de la sécurité des détenus.
Sept demandes adressées à l’ONU
La LPPS demande aux Nations unies :
- d’intervenir d’urgence pour sauver la vie des grévistes de la faim ;
- de révéler sans délai le lieu de détention de tous les prisonniers et de permettre à leurs familles et avocats de communiquer avec eux ;
- de garantir des soins médicaux indépendants et urgents, et de rendre publics les résultats des examens ;
- de mettre fin à l’isolement, aux mesures de représailles et aux restrictions injustifiées de visite, de communication et de transfert, avec un transfèrement vers des prisons situées sur le territoire du Sahara occidental, conformément au droit international humanitaire ;
- d’ouvrir une enquête indépendante sur les allégations de violences et de mauvais traitements lors des transferts et de la détention ;
- de permettre aux organes de défense des droits humains et aux mécanismes internationaux compétents de suivre la situation des détenus et de vérifier leurs conditions de détention ;
- d’exercer des pressions sur le Maroc pour qu’il respecte ses obligations internationales.

Boutenguiza : un état physique «extrêmement grave»
Lundi, la LPPS a spécifiquement alerté sur la détérioration de l’état de santé de Mohamed Bachir Boutenguiza, en grève de la faim illimitée depuis le 23 septembre à la prison locale de Kénitra.
Selon un communiqué urgent transmis à la Ligue par la famille, à l’issue de leur première visite hebdomadaire, le détenu se trouve dans un état physique extrêmement grave. Transporté à bout de bras au parloir, il est incapable de se tenir debout en raison d’une chute drastique de sa tension liée au jeûne prolongé, ni de s’asseoir à cause de complications hémorroïdaires aiguës et saignantes, non prises en charge. Sa capacité d’élocution est, selon la même source, « fortement altérée ».
Cette visite a permis de lever le mystère sur son sort et son lieu de détention, gardés secrets par l’administration pénitentiaire depuis le début de son action. Lors de l’entretien, M. Boutenguiza a rapporté être soumis à des provocations constantes, des mauvais traitements et des violences verbales et physiques de la part du directeur de l’établissement, qui l’aurait explicitement menacé de tortures physiques s’il ne mettait pas fin immédiatement à sa grève.
Face à la gravité de ces révélations, la LPPS impute l’entière responsabilité de la sécurité physique et psychologique du détenu aux autorités marocaines. Elle exige une intervention médicale d’urgence adaptée et appelle les instances internationales de défense des droits humains à faire pression pour garantir l’intégrité des prisonniers politiques sahraouis.
Assez de silence : la vie des prisonniers sahraouis ne peut plus attendre
Neuf prisonniers civils sahraouis du groupe de Gdeim Izik refusent de s’alimenter depuis le 23 septembre. Mohamed Bachir Boutenguiza, porté jusqu’au parloir, incapable de se tenir debout, la voix altérée, en est la preuve vivante. Face à cela, le silence de la communauté internationale n’est pas de la neutralité : c’est une complicité par omission.
Éloigner des détenus de leurs familles, leur refuser des soins, les transférer sans prévenir les proches, les menacer, ce ne sont pas des « mesures de gestion carcérale ». Ce sont des violations caractérisées de la IVe Convention de Genève, des Règles Nelson Mandela et de la Convention contre la torture. En multipliant ces pratiques, le Makhzen piétine le droit international et fait la sourde oreille aux avis répétés des mécanismes onusiens.
Les Nations unies ont le devoir d’agir, et vite : exiger l’accès immédiat à des soins indépendants, révéler le lieu de détention de chaque prisonnier, ouvrir une enquête indépendante et imposer au Maroc le respect de ses obligations. Chaque jour de retard rapproche ces hommes d’un point de non-retour, et ceux qui auront choisi de se taire en porteront la responsabilité devant l’histoire.
L’impunité n’est pas une fatalité. Elle recule quand les peuples, les organisations, les médias et les États refusent de détourner le regard. Tant qu’un seul Sahraoui sera emprisonné pour avoir réclamé l’autodétermination de son peuple, la cause du Sahara occidental restera celle de la liberté, de la justice et de la dignité des peuples. Libérez les prisonniers de Gdeim Izik.
K. H.




