Pourquoi Madrid s’apprête à réparer une injustice historique envers les Sahraouis ?

Par Kahina Hammoudi
Ce jeudi, le Congrès des députés espagnol va se prononcer sur un texte qui, sous des dehors techniques, porte en réalité une charge politique considérable : accorder la nationalité espagnole aux Sahraouis et à leurs descendants nés avant le 11 août 1976, date de la fin officielle de la colonisation espagnole du Sahara occidental. Un geste tardif, mais un geste de justice, que Rabat observe avec une nervosité à peine dissimulée.
Une dette coloniale enfin assumée
Il aura fallu un demi-siècle pour que l’Espagne envisage de rendre à des centaines de milliers de Sahraouis — qu’ils vivent sur le sol espagnol, dans les camps de réfugiés de Tindouf ou ailleurs — un droit qui aurait dû être acquis dès l’abandon précipité de l’ancienne province par Madrid en 1975. La proposition de loi, portée par la gauche radicale de Sumar et soutenue jusqu’ici par le Parti socialiste de Pedro Sánchez, reconnaît ce que le Maroc s’évertue à effacer depuis cinquante ans : l’existence même d’un peuple sahraoui distinct, avec une identité, une histoire et un droit à disposer de lui-même que ni l’occupation ni la propagande de Rabat n’ont réussi à dissoudre.
Le texte est simple dans son principe : toute personne née avant le 11 août 1976 sur l’ancien territoire espagnol, ou ses descendants, pourra obtenir la nationalité espagnole sur présentation d’un document officiel ou du reçu d’inscription au recensement onusien établi en vue du référendum d’autodétermination — un référendum promis depuis 1991 et systématiquement enterré par Rabat et ses alliés.
Le Makhzen sur la défensive
Sans surprise, cette perspective ne passe pas à Rabat. Le Makhzen, qui a bâti toute sa politique étrangère des dernières décennies sur le déni du droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, voit dans ce texte une remise en cause frontale de sa fiction favorite : celle d’une « marocanité » du Sahara occidental que ni le droit international, ni l’histoire, ni les Nations unies n’ont jamais validée. Reconnaître aux Sahraouis une nationalité propre, distincte de la nationalité marocaine qu’on cherche à leur imposer de force, c’est reconnaître qu’ils constituent un peuple à part, colonisé puis annexé — pas une simple composante du royaume chérifien.
Le média espagnol The Objective évoque toutefois des craintes de voir les socialistes reculer, voire s’abstenir, sous la pression du contexte diplomatique. Un recul qui, s’il se confirmait, s’apparenterait moins à un choix souverain de Madrid qu’à une nouvelle capitulation face aux méthodes de pression désormais bien identifiées du Makhzen.
Ceuta : la preuve par les faits
Car ces méthodes, l’Espagne vient d’en faire l’amère expérience. La crise migratoire des 30 et 31 juillet à Ceuta n’a rien d’un mouvement spontané de désespoir : c’est le rapport même du Centre national de l’immigration et des frontières (CENIF), validé par la justice espagnole, qui l’établit noir sur blanc. La juge Maria Tardón, saisissant l’Audiencia Nacional, a retenu la participation active d’agents marocains, en tenue et en civil, dans le guidage organisé des migrants vers la frontière — un dispositif orchestré depuis le territoire marocain, documenté par photos et vidéos, et diffusé sans complexe sur les réseaux sociaux comme un message adressé à Madrid.
Le timing ne doit rien au hasard : cette vague est survenue une semaine à peine après que la commission de la justice du Congrès a débloqué, avec l’appui socialiste, l’examen de la loi sur la nationalité des Sahraouis. Le message du Makhzen est limpide : toute avancée sur le dossier sahraoui se paiera par une instrumentalisation cynique des migrants comme arme de pression aux frontières. Une stratégie qui n’est pas sans rappeler celle déjà éprouvée face à l’Union européenne à plusieurs reprises.
Une vitrine qui se fissure
Ce nouvel épisode achève de fissurer la vitrine d’une relation hispano-marocaine présentée, des années durant, comme un modèle de partenariat stratégique. Depuis fin juillet, un net sentiment anti-marocain s’est installé dans l’opinion espagnole, tandis qu’à Rabat, trois ministres ont cru bon de relancer, en miroir, de vieilles revendications territoriales sur Ceuta et Melilla — signe que le pouvoir marocain préfère l’escalade rhétorique à l’introspection sur ses propres pratiques.
Dans ce contexte, le vote de jeudi dépasse la seule question migratoire ou juridique. Il interroge la capacité de l’Espagne — et plus largement de l’Europe — à résister au chantage exercé par un régime habitué à instrumentaliser tour à tour les migrants, la question religieuse ou les enjeux sécuritaires pour faire taire toute reconnaissance du droit des Sahraouis. Accorder cette nationalité ne réglera pas, à lui seul, un conflit gelé depuis un demi-siècle sous l’œil impuissant des Nations unies ; mais refuser de la voter, sous la seule pression de Rabat, reviendrait à consacrer une fois de plus l’impunité du fait accompli face au droit international.
K. H.




