L’Algérie préserve sa souveraineté économique tandis que le Maroc s’enferme dans l’orbite du FMI

Par Kahina Hammoudi
À l’heure où les équilibres financiers mondiaux se durcissent, l’Algérie poursuit une stratégie claire : préserver son indépendance décisionnelle et refuser de placer son destin économique entre les mains des institutions financières internationales. À l’inverse, le Maroc poursuit une trajectoire de dépendance structurelle au Fonds monétaire international (FMI), dont les programmes encadrent une partie essentielle de ses réformes économiques.
Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, l’a résumé sans ambiguïté : «Nous travaillons pour augmenter nos revenus hors hydrocarbures. Ce n’est pas une question de devises. C’est une question de souveraineté».
Une souveraineté arrachée à l’histoire
Le refus algérien du recours au FMI ne relève pas d’une posture de circonstance. Il s’enracine dans la mémoire économique du pays. Dans les années 1990, l’Algérie avait été contrainte, dans un contexte de chute des cours pétroliers et de difficultés de service de sa dette, d’accepter des programmes d’ajustement structurel aux conséquences sociales profondes.
Cette expérience a forgé une conviction durable : un État qui emprunte en situation de crise perd une partie de sa liberté de décision. Il se retrouve soumis à des conditionnalités, à des calendriers imposés et à des réformes dictées depuis l’extérieur.
Depuis les années 2000, l’Algérie a engagé une politique de désendettement qui a permis de réduire fortement son exposition financière extérieure. Selon les projections du FMI, la dette extérieure brute du pays devrait rester inférieure à 1% du PIB en 2026, avant de descendre progressivement vers 0,5% à l’horizon 2031.
Le Maroc, prisonnier de la logique du FMI
Le Maroc présente un tout autre visage. Depuis 2023, Rabat s’est engagé dans un accord avec le FMI au titre de la Facilité de résilience et de durabilité, d’un montant d’environ 1,3 milliard de dollars.
Contrairement à une facilité de financement ordinaire, cet accord impose un suivi permanent du Fonds, des revues périodiques et une série de réformes validées par ses services. Le FMI appelle notamment le Maroc à poursuivre la libéralisation du marché de l’électricité et à accélérer la réduction de sa dette publique, qui atteignait 67,1% du PIB en 2025.
Ainsi, les grandes orientations économiques du Royaume — énergie, eau, finances publiques, ouverture aux marchés — s’inscrivent dans un cadre négocié et validé par Washington, siège du FMI. Le Maroc ne négocie plus seulement son avenir avec ses partenaires : il l’inscrit dans une trajectoire supervisée par une institution dont les exigences dépassent largement le simple cadre financier.
Tebboune : «des réalités, non des illusions»
Face à cette logique de dépendance, l’Algérie affiche une autre voie. Lors de la rencontre nationale avec les opérateurs économiques, organisée par le Conseil du renouveau économique algérien (CREA), le président Tebboune a rappelé que la politique économique du pays repose sur un engagement souverain.
«Notre présence parmi vous aujourd’hui à ce forum traduit la volonté politique ferme et résolue de dynamiser l’économie et l’investissement», a-t-il déclaré devant les membres du gouvernement, les responsables d’entreprises publiques et privées et les représentants d’institutions publiques.
Il a également défendu les résultats obtenus : «Ces résultats positifs sont des réalités et non des illusions». Et d’évoquer un symbole fort de la volonté nationale : «Personne n’aurait imaginé que Tindouf puisse être reliée à Oran par voie ferrée».
Pour le chef de l’État, la souveraineté ne se décrète pas. Elle se construit par la production, l’investissement et la capacité du pays à financer lui-même ses projets.
Une dette extérieure marginale
Les chiffres confirment la singularité algérienne. La dette extérieure globale est passée de 3,8 milliards de dollars en 2019 à 2,87 milliards de dollars fin 2024, selon la Banque d’Algérie, sans aucune émission obligataire sur la période.
Rapportée à un PIB estimé à environ 331 milliards de dollars par le FMI, cette dette demeure marginale. Le président du CREA, Kamel Moula, a évoqué un endettement extérieur nul, une formule qui traduit l’ordre de grandeur.
Selon l’économiste Abdennour Kachi, «le maintien d’un faible niveau d’endettement extérieur offre à l’Algérie une marge importante dans la gestion de sa politique économique et réduit son exposition directe aux risques liés aux fluctuations des taux d’intérêt internationaux et aux pressions de refinancement de la dette».
La diversification, véritable rempart
Le président Tebboune a placé la diversification au cœur de sa vision. Il a réaffirmé son engagement à aller vers «une économie affranchie de la dépendance aux hydrocarbures », estimant que le marché pétrolier « fait l’objet de contradictions, d’où l’impératif pour l’Algérie de ne pas en dépendre ».
Lors de la rencontre avec les opérateurs, il a souligné que « les indicateurs enregistrés en matière de PIB hors hydrocarbures reflètent les efforts déployés pour diversifier l’économie et la rendre moins dépendante des hydrocarbures ».
L’enjeu est immense : les hydrocarbures représentent encore plus de 90% des recettes d’exportation. Les exportations hors hydrocarbures, qui avaient atteint 7 milliards de dollars en 2022, sont retombées à 3,838 milliards en 2024, avant un rebond de 23% entre janvier et juillet 2025.
Abdennour Kachi résume l’enjeu : «Le véritable défi consiste à transformer cette marge de manœuvre en opportunité pour reconstruire l’économie sur des bases plus diversifiées, en orientant la dépense publique vers des projets à rendement économique, en améliorant l’efficacité de l’investissement et en élargissant l’assiette fiscale hors hydrocarbures».
Produire pour ne plus dépendre
La souveraineté alimentaire, industrielle et technologique constitue le second pilier de cette stratégie. Kamel Moula l’a rappelé en s’appuyant sur la leçon de la pandémie : un pays dépendant de l’étranger pour se nourrir, se soigner ou s’équiper reste vulnérable, quel que soit le niveau de ses réserves.
L’Algérie mise ainsi sur l’agroalimentaire, les matériaux de construction, la sidérurgie, la pétrochimie, l’industrie pharmaceutique, la mécanique et l’économie numérique. L’objectif est clair : produire davantage, importer moins ce qui peut être produit localement et exporter davantage ce qui crée de la valeur.
«Le financement autonome ne peut pas se réaliser par la seule réduction des importations ou l’évitement des prêts, mais nécessite l’élargissement de la base productive et l’amélioration de la compétitivité des entreprises nationales», insiste Abdennour Kachi.
Il ajoute : «Il faut distinguer les biens de consommation qui peuvent être remplacés par une production nationale compétitive, des équipements, des matières premières et des pièces de rechange nécessaires à la continuité de l’activité industrielle».
Refuser la dette, pas les partenaires
L’autonomie financière ne signifie pas l’isolement. L’Algérie peut attirer des investissements directs étrangers, des technologies et des compétences, sans accepter pour autant des conditionnalités qui touchent à ses choix souverains.
«L’investissement étranger productif permet le transfert de l’expertise et de la technologie, le développement des compétences, la création d’emplois et le renforcement de l’intégration des entreprises algériennes dans les marchés extérieurs», explique Abdennour Kachi.
Le chef de l’État a salué les avancées réalisées grâce à la révision du cadre juridique de l’investissement. Le jour même de la rencontre avec les opérateurs, le décret présidentiel n° 26-326 portant création du Guichet unique national de l’investissement a été publié, avec pour mission d’accompagner les investisseurs, de simplifier les procédures et de suivre la réalisation des projets.
Protéger les réserves, protéger la souveraineté
Les réserves de change restent le nerf de la guerre. Le président Tebboune a mis en garde contre ceux qui tentent de «puiser dans les réserves de devises sans apporter la moindre contrepartie au pays», appelant à «se mobiliser pour lutter contre les parasites et leur faire face».
Kamel Moula a prolongé ce message en plaidant pour la protection de la concurrence loyale et la sanction des pratiques qui nuisent à l’image des opérateurs honnêtes.
Car la souveraineté économique ne se limite pas à refuser un prêt. Elle se joue aussi dans la manière dont un pays gère ses devises, protège sa production nationale et empêche que ses ressources ne soient dilapidées.
Deux trajectoires, deux destins
Là où l’Algérie cherche à consolider son autonomie par la production et la diversification, le Maroc s’enferme progressivement dans une logique de dépendance aux circuits financiers internationaux et aux réformes dictées de l’extérieur. Là où Alger entend préserver sa liberté de décision, Rabat accepte de voir son agenda économique encadré par les exigences du Fonds.
L’Algérie a évité le piège de la dépendance au FMI. Elle dispose aujourd’hui d’un espace rare pour décider de son avenir. Mais cet espace ne sera durable que si le pays transforme sa rente en capacités productives, ses réserves en investissements et ses ambitions en résultats concrets.
« La souveraineté économique ne signifie pas financer tous les besoins à partir des ressources internes, quel qu’en soit le coût, mais disposer de plusieurs options et de la capacité réelle de les comparer selon l’intérêt national », résume Abdennour Kachi.
Et de conclure : « Le critère fondamental n’est pas seulement l’absence de dettes, mais la capacité de l’État à financer ses choix de développement sans porter atteinte à sa stabilité financière et sociale, et à transformer ses ressources naturelles et humaines en une base productive solide garantissant une croissance durable. »
C’est là tout l’enjeu : ne pas seulement refuser de courber l’échine devant les créanciers, mais bâtir une économie assez forte pour n’avoir jamais à le faire.
K. H.




