La nouvelle de la semaine: Le Monde magique de Joud

Joud. Ses nuits sont blanches et ses journées un crépuscule. Joud ne sait plus si elle marche sur le sol ferme ou si elle flotte.
Elle ne sait plus, elle barguigne, elle erre dans sa propre maison. Elle en est consciente mais n’arrive pas à remettre les pendules de son âme pas plus que celles de son corps à l’heure du temps des Hommes. Elle n’est ni ici pas plus que sur la lune.
Quand elle sort de sa zone de turbulence, Joud redevient le génie qui sort de la lanterne pour transformer les chaumières en palais. Elle devient un astre incandescent qui sublime tout ce qu’il touche.
Joud affectionne sa folie, parce qu’elle l’arrache à sa torpeur et la plonge dans un bonheur que seule elle peut palper et comprendre.
Ne dit-on pas que le premier degré de la folie est de se croire sage ?
Qu’a-t-on à faire de la sagesse si elle ne fait de nous que des moutons de panurge?
Vivent nos conduites déraisonnables quitte à disconvenir au lamentable ordre social que des hommes laids et frustrés ont érigé ! Joud ne s’y plie pas.
Bien qu’elle n’ait rien choisi. Il lui arrive de vouloir ressembler aux autres, de redevenir la jeune fille pétillante et pleine de vie qu’elle a été.
Quand l’envie de vivre la quitte, c’est la petite fille qui sommeille en elle qui prend le dessus et qui la replonge dans ses cauchemars labyrinthiques.
Joud cherche vainement une issue de secours mais ce n’est plus elle qui décide. Elle purge sa peine durant des jours, clouée au lit qui devient alors son cachot.
Quand elle dort parfois des jours durant, Joud n’entend plus le tictac de l’horloge et s’engouffre abdiquante dans son monde merveilleux et se défait de ce sentiment d’angoisse qui la plombe.
Son génie prend vie alors et de ses dix doigts elle sculpte un monde fait d’arc en ciel, de champs de fleurs et de chants d’oiseaux.
A son réveil après parfois des jours de «nidation », éclosent avec elle des poèmes et des proses mais aussi des œuvres : fresques, portraits et paysages que seule elle arrive à créer.
Un soir, elle se dirigea d’un pas décisif vers son atelier, actionna l’interrupteur faisant jaillir la lumière, prit ses pinceaux, dressa son chevalet et commença à balayer frénétiquement la toile de gauche à droite, en oblique oubliant l’obscurité. Seul le halo de lumière éclairait la pièce et faisait danser sa silhouette se contorsionnant dans d’infinis mouvements.
On aurait dit une danse funéraire autour d’un brasier ardent. Joud nage dans le bonheur, elle jubile, elle a réussi à s’éjecter du tourbillon, comme par une force centrifuge qui l’a trainée hors du cercle vicieux du trouble qui la ronge depuis trop longtemps. Comme un chef d’orchestre, elle réorganise en l’espace d’une toile, sa vie.
Elle retrouve sa joie de vivre, elle se surprend à sourire au visage qui prend forme sous ses doigts ingénus. Puis, alors qu’elle est en plein effusion de joie, alors qu’elle baigne dans un bonheur solitaire, la raison la quitte et son esprit s’égare de nouveau, subitement!
Sur la table basse où s’entremêlent tubes, palettes et pinceaux, la boite d’anxiolytiques attire son attention. Et si j’en finissais et si je disparaissais et si …
– Maman, tu ne dors pas encore ? Je peux dormir avec toi ? Maman, tu m’entends ?
Joud le regard fuyant finit par voir son fils qu’elle aime tant.
Partir où ? Pourquoi ? je dois finir ma toile.
Nahla Rif




