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La Nouvelle de la semaine: Bit Essaboune…

Une autre nouvelle, un délice sous forme de récit, produit par celle qui a toujours su dissimuler son immense talent, Neikhla Larbi ( Nahla Rif )...

Posée sur le parapet de la terrasse qui donne sur ce qu’on appelait l’écurie, parce qu’on y parquait les chevaux jadis, la théière pleine de tisane de verveine fumait encore que déjà les verres, sitôt remplis, étaient vidés !
– Mais l’infusion de verveine, on ne la boit pas à tout va, vous allez tomber malades, les enfants !

Mais ils ne s’arrêtaient pas pour autant, ou du moins ils s’arrêtaient, si, le temps de l’engueulade. Ils criaient, couraient, riaient, la chaleur ne les incommodant pas. Puis se resservaient de la tisane …

Les nids vides des cigognes coiffaient, en cette période où ils se rendent en général chez leurs grands parents, les poteaux du village. Les stridulations des cigales, avant-courrières des chaleurs, meublaient le silence estival. A l’heure de la sieste, le village se vidait, tous les volets étaient rabattus, même les lézards fuyaient la chaleur. Seuls eux dérogeaient à cette règle, refusant de dormir, ils s’en allaient jouer à l’ombre des glycines.

Agacé par leur remue-ménage, Chater ne manquait pas d’aboyer, agaçant du coup le voisinage. Mais des voisins, il n’y en avait plus. La maison mitoyenne du grand-oncle était, depuis quelques années, habitée par la famille de Meriama qui occupait quelques pièces du rez de chaussée seulement. Une aubaine pour les grands parents. Des bras vigoureux, ce n’était pas de refus dans cette grande et vieille maison en pierre difficile à entretenir.

Un autre de leur jeu favori était d’entrer dans la buanderie (Bit Essaboune), prendre le long tuyau et se lancer dans un interminable jeu d’arrosage. Les rosiers et le jasmin longeant le garde-fou de la terrasse étaient eux aussi arrosés au passage. Seuls les chats ne semblaient pas du tout apprécier ce tohu bohu auquel ils n’étaient d’ailleurs pas habitués, étant plutôt accoutumés à se jeter sur les grandes assiettes de lait servi par Baba.

Immobilisés pendant des mois sous l’escalier, les vélos, calés contre le mur gauche du hall d’entrée, commençaient à prendre de la poussière mais la venue des enfants allait tout changer.

Ce n’est qu’en fin d’après-midi que la grande porte donnant sur la terrasse s’ouvrait enfin. Il faisait moins chaud. Dans la cuisine du fond, sur la gazinière, la casserole de lait côtoyait la cafetière. Et quelques instants plus tard, on n’entendait plus que le tintement des tasses à café. Les adultes, enfin réveillés, allaient et venaient, qui cherchant ses lunettes qui un livre à terminer.

La grande terrasse était cette fois investie par les adultes qui se réunissaient autour de la table ronde sur laquelle fumait le café. A côté du sucrier était immanquablement posé un petit vase orné de roses, souvent rouges et une soucoupe pleine de jasmin fané que Yemma avait cueillis très tôt ce matin.

Pour ne rien rater des discussions rituelles, tout en prenant leur goûter, les enfants se disputaient les chaises longues qu’ils plaçaient assez près de la table en granit.
Ils savaient qu’ici la coutume c’est d’évoquer pendant tout le séjour les souvenirs d’enfance et les épopées de leurs aïeux.
Voir leurs parents redevenir enfants les amusait particulièrement.

Quand la nuit tombait on pouvait par la terrasse apercevoir les rares passants se diriger vers l’ancienne mosquée située deux rues plus loin.
La table n’était toujours pas débarrassée pourtant dans la cuisine du fond, les mères s’adonnaient à la préparation du souper. Un repas léger que les enfants, gavés de sucreries et de tisane, boudaient généralement.

Chater le chien ne se faisait jamais au vacarme que faisait les enfants qui, las de se prélasser ouvraient le portillon et dévalaient le long escalier pour aller courir dans la grande allée de rosiers. L’obscurité ne les rebutaient pas, il leur suffisait d’allumer le grand lampadaire et tout cet espace était à eux.

La grande maison en pierre avec ses pièces en enfilade menant jusqu’à la salle de bain, en passant par la chambre des grands parents, et la double cuisine les a toujours fascinés. Elle avait quelque chose de spécial, une odeur spéciale, elle sentait le propre. L’existence sous l’escalier de l’entrée d’un couloir secret, muré il y a longtemps, qui menait à la maison voisine avait attisé leur curiosité.

Six heures du matin, juste après la prière d’el fajr (de l’aube), Baba rentrait à la maison, il avait toujours les bras chargés de quelques baguettes de pain qu’il récupérait par la fenêtre de la boulangerie familiale donnant sur lebhira (le jardin). Il n’oubliait jamais le sachet de lait pour les chats.

Quand les enfants le lui demandaient, il les réveillait pour aller faire du vélo. Mais avant, il s’en allait préparer la grande gamelle pour les nombreux chats habitués à venir manger ici.

Baba émiettait le pain de la veille et versait dessus tout le sachet de lait qu’il venait d’acheter. Les chats le regardaient faire.

Pendant ce temps, eux se relayaient dans la salle de bain pour une douche rapide. La promenade matinale n’attendait pas, elle était sacrée. Les talkies walkie bien calés dans leur poche, ils s’en allaient comme toujours, jouer au voleur et au policier. Direction, leur lieu de prédilection, le cimetière du village.

Que de fois leur avait-on interdit d’y aller, en vain. Ils prenaient un malin plaisir à s’enfoncer tous les trois, l’un après l’autre, dans l’allée bordée de tertres, sur le chemin caillouteux, vers nulle part. Ils n’ont en réalité jamais vraiment su où il menait. Parce qu’ils n’avaient jamais eu le courage d’aller jusqu’au bout de la longue allée. Ils étaient toujours pressés de faire demi-tour.

La vue des tombes ponctuant la route de part et d’autre leur donnait la chair de poule. En revanche, ils n’ont jamais hésité à descendre de vélo pour aller se promener entre celles en friche et regarder de près les épitaphes. A droite, le cimetière musulman, à gauche les caveaux du cimetière chrétien. Déambuler dans cette nécropole était pour eux une sorte de jeu macabre. Ils s’apitoyaient souvent sur le sort des enfants morts trop tôt qui y reposent.

La vue des biberons et des bols remplis d’eau destinés aux oiseaux, les a ô combien de fois emplis de tristesse. La mort revêtait alors une tout autre dimension, elle les entourait, pensaient-il, pris d’une peur soudaine.

Au cimetière, ils rencontraient souvent quelque intempérant attifé de guenilles, assis à même le sol, une bouteille d’alcool à la main. L’air absent, l’ivrogne les regardant sans les voir, ils revenaient alors sur leurs pas, plus décidés que jamais à aller jouer ailleurs. Mais ils revenaient toujours.

Les promenades à vélo duraient une éternité, les enfants avaient le village tout à eux, à cette heure matinale où tout le monde dormait encore. C’est ce qui faisait toute la magie de ces escapades aurorales uniques.

La porte de la grande maison n’était jamais fermée à clé. Il n’en a jamais été question. La famille de Baba était très respectée.

Quand ils arrivaient au dernier virage qui les en séparait, ils ne tenaient plus en place. Un dernier virage et les voilà sur le point de la voir, cette porte noire si chère à leur coeur, cette belle maison qui préservait encore si jalousement leurs souvenirs.

Une fois à l’intérieur, ils grimpaient à toute vitesse l’escalier balancé. Ils savaient d’avance ce qu’ils allaient découvrir mais ce recommencement leur était salutaire et bienfaisant. Une porte close qui leur rappelait alors combien le silence et la solitude sont pesants pour les occupants de cette maison séculaire. Machinalement, ils agrippaient la poignée pour entrer dans la cuisine et couraient ouvrir celle de la salle à manger.

Assoupie, un foulard occultant sur les yeux, Yemma affichait toujours le même sourire quand elle ouvrait les yeux, les voyant debout devant elle.

Yemma ne parlait pas beaucoup. C’était une belle femme, toujours élégante et calme. Là où elle était, l’air s’embaumait de son eau de Cologne. Elle avait une démarche nonchalante et un port de tête altier. Elle avait aussi un regard doux Yemma et même quand elle les sermonnait, ils n’ont jamais lu la colère dans ses beaux yeux verts. Quand elle discutait avec eux, cela lui arrivait rarement, c’était pour se remémorer des faits historiques du temps de ses aïeux, les Turcs, les Maures et les autres.

Pour son âge, Yemma avait sans conteste une mémoire infaillible. Elle relatait des faits d’Histoire et certains événements dont elle semblait d’ailleurs être particulièrement fière, dans un arabe béjaoui bien marqué.

En revanche, les souvenirs qu’ils gardent de Yemma, ce qu’ils aimaient chez elle, ce sont ses bons petits plats mitonnés des heures durant dans des marmites en fonte. Le persil, l’ail, le citron, le beurre et l’huile d’olive étaient toujours de la partie à tel point qu’ils ont imprégné la cuisine de la grande maison. La viande rôtie, les ragoûts et la Qarsa de Yemma, une très bonne soupe de légumes, tout cela constituait en quelque sorte le label de la maison des grands-parents. Un ailleurs sans pareil, une liberté, un bien- être auxquels goûtaient, insatiables, les enfants.

Baba et ses colères légendaires … elles faisaient trembler les murs sauf qu’elles se consumaient aussi rapidement qu’elles se déclenchaient.

Il faisait plus de bruit que de mal, Baba. Il était très nerveux et irritable. Il parlait avec ses yeux aussi bleus que le beau ciel de juillet. Les enfants le fuyaient tout le temps de peur qu’il ne les sermonne.

Toujours rasé de près, il coiffait ses cheveux blancs en arrière pour cacher sa calvitie. Il passait beaucoup de temps dans la salle de bain à laquelle il accédait à partir de sa chambre, empêchant ainsi les autres d’y entrer. Il prenait même le temps de se brosser les ongles.

Et quand il en sortait enfin, il laissait derrière lui une forte odeur d’after shave.
S’ils se dérobaient autant que faire se pouvait à sa vue, il piquait une colère noire quand il les trouvait entrain de bêcher dans son jardin, retournant la terre dans tous les sens pour au final laisser lebhira sens dessus dessous.

Adieu les allées de fraisiers, les petits poivrons verts, les citrons. Pour bien faire, les enfants escaladaient le figuier et fuyaient à travers le toit de la boulangerie pour rejoindre la terrasse.

Les avertissements de Baba qui leur criait qu’ils allaient un jour tomber dans le four à pain étaient littéralement ignorés. Pis. Le lendemain, ils redescendaient au jardin ne manquant pas, avant d’ouvrir la lourde porte en latte de bois donnant sur lebhira, de faire une halte dans le petit atelier de bricolage de Baba pour réparer la fourche en parfait état !

Mais ce qui caractérisait véritablement Baba c’était son érudition et sa parfaite connaissance de la langue française qu’il voulait transmettre à ses petits enfants. Les deux volumes de l’Encyclopédie Universalis trônaient sur son bureau en noyer massif à côté duquel était posée la légendaire petite machine à écrire en acier gris métallisé sur laquelle j’ai tapé mon premier article.

J’avais alors quinze ans. Un décor intemporel caractéristique de la petite chambre, tout comme la grande photo encadrée des ainés de la famille chiquement habillés et coiffés aux côtés d’un défunt cousin, accrochée juste au dessus de la cheminée.

L’ainée des petits enfants, moi, se prêtait toujours au jeu instauré par Baba qui consistait à épeler des mots difficiles, c’est par cette voie découvert ma passion pour l’écriture, au grand bonheur de Baba qui ne manquait jamais d’aller m’acheter une rame de papier pour taper mes poèmes et autres proses.

Il mettait à ma disposition son bureau, sa machine à écrire, ses magnifiques stylos à plumes, l’agrafeuse, le coupe papier et tout le reste. Dans la bulle magique de Baba, j’étais libre comme le vent et heureuse comme personne ne pourra jamais le comprendre ni le palper.
Si Baba et Yemma ne sont plus de ce monde, ils sont pour toujours dans mon cœur !

N.R

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