La nouvelle de la semaine: Oulkhou…
Le génie a trouvé sa plume. Et Vice Versa !! Nahla Rif ( Neikhla Larbi ou Zouakha pour... l'intime ) replonge dans ces profondeurs...et nous fait revivre pleinement des moments, des situations, des faits que seul son art sait rapporter....
Oulkhou. Une petite bourgade pas loin de Beni Ksila, donnant sur la mer. La vue est imprenable.
Avec Abdou, c’était comme un pèlerinage. Que de fois avons-nous poussé la porte grillagée pour entrer dans le petit cimetière et nous recueillir sur la tombe de Tahar Djaout. Je ne connaissais pas l’endroit. Un lieu idéal pour la méditation. La vie et la mort, le mystère de l’une et l’attrait de l’autre.
Ce grand journaliste a payé de sa vie sa liberté de penser quand l’on nous avait immergés dans l’obscurantisme religieux le plus abject. Un épisode ténébreux que ceux qui ont été touchés dans leur chair ne sauraient effacer.
La paix, nous l’avons méritée. Nous la méritons et nous devons la préserver.
– A quoi jouent-ils ? Pourquoi se jettent-ils avec des cailloux ?
Le Soir d’Algérie était une plateforme et mes confrères en avaient fait un terrain de jeu. Et quel jeu !
Soudain, je reçois une des pierres au front, des ambulances, des sirènes et je me réveille !
Il faisait froid et humide ce jour-là et je m’étais mal habillée. Mon gilet était trop léger. Nous étions en plein mois de Ramadhan. Je m’étais rendue au journal le cœur lourd envahie par un sentiment bizarre. Je n’avais aucune envie d’écrire.
C’était un papier sur la circulation routière dans la capitale. J’avais changé de bureau, j’étais descendue plusieurs fois en bas, j’avais rencontré des confrères, des amis dont Cheikh Al Rabie dont j’étais très proche. C’était un grand frère pour moi. Je lui avais raconté ce que j’avais vu en songe et lui avais confié que j’avais un drôle de pressentiment.
Pour me rassurer, il m’avait proposé d’aller à Belcourt acheter de la Zlabiya. Il savait combien j’aimais ce « gâteau » au miel (il ne s’agit pas d’un gâteau en fait, ni d’une confiserie, c’est une spécialité des plus atypiques qui soit, associée de fait au mois béni avec le Qalb Ellouz très prisés chez nous).
J’avais décliné son invitation, n’ayant envie de rien. Le rêve m’avait perturbée. Je n’étais pas arrivée à décrocher. J’étais remontée au bureau, tapé quelques mots sur mon Macintosh pour redescendre une énième fois, n’arrivant pas à tenir en place.
J’étais de nouveau dans la cour de La Maison de la Presse. Le soir d’Algérie qui était en fait un ensemble de baraques en préfabriqué était là, abritant une rédaction où mes confrères dont des amis à moi, étaient affairés à élaborer et fignoler l’édition du lendemain.
Hocine Ait Mebarek reconnaissable à son caban vert militaire, était sorti prendre un bol d’air. Me voyant, il m’avait comme à son habitude saluée d’un geste de la main. Il était exceptionnel, d’une gentillesse et d’une affabilité sans pareille.
Le temps était maussade. J’étais remontée au bureau. C’était l’après-midi, Souad venait de terminer son service et comme à son habitude, elle était passée me voir. A elle aussi, j’avais raconté mon rêve cauchemardesque. J’étais face à la fenêtre haute surplombant un bureau inutilisé, et Souad face à moi.
Nous étions en plein terrorisme, nous ne parlions que de ça. Aucun de nous ne savait si nous allions rentrer le soir, sains et saufs chez nous. Tout le pays était plongé dans cette atmosphère morbide.
Tous les Algériens vivaient dans l’incertitude et dans la peur. Nous étions tous exposés au danger. Mais nous vaquions tous à nos occupations et essayions malgré tout de vivre comme si de rien n’était dans cette insupportable instabilité.
Souad avait décidé de quitter le pays. Cette nouvelle m’avait attristée mais je m’étais abstenue de lui dire quoi que ce soit, connaissant ses raisons qui étaient fondées.
Soudain un Boum ! Juste un Boum. Un bruit sec, sans plus. La vitre avait volé en éclats. Souad et moi étions montées sur le bureau pour voir par la fenêtre ce qui se passait.
Plus de Soir d’Algérie. Le toit enfoncé et rien. Des cris,..
Plus aucun souvenir sauf celui avec Ratiba. Le médecin journaliste m’avait attrapée par le coude pour m’empêcher de quitter la rédaction.
– Nahla Attends !
– Lâche-moi ! lui avais-je répondu en lui donnant un coup de coude.
Ratiba et moi avions trouvé la porte de l’escalier coincée sous l’effet de la déflagration. Elle avait dû donner un grand coup de pied pour l’ouvrir. Arrivées en bas, Ratiba s’était mise à crier : Nacer!!!
Sans réfléchir nous avions pénétré dans ce qui restait de la baraque et n’avions rien vu.
En fait, la voiture piégée avait fait plus de victimes parmi les pauvres passants et les riverains. Dehors, le spectacle était autrement plus horrible.
Des confrères criaient, cherchaient leurs amis, nous courions dans tous les sens. J’avais à un moment pris conscience de la nécessité d’appeler et de rassurer ma famille.
Au service publicité d’El watan, il y avait foule. J’avais réussi à joindre ma mère qui malgré mon appel était venue à pied jusqu’à la Maison de La Presse pour me voir.
Mes amis me tiraient par le bras pour me demander si j’allais bien et leurs questions m’avaient agacée.
Je ne savais pas qu’en fait, j’avais le visage en sang. En vérité, quand la fenêtre s’était brisée, un petit éclat de verre m’avait blessée au front. Rien de méchant. Une égratignure. Exactement comme dans le rêve où j’avais reçu une pierre en plein visage.
L’on avait mis du temps pour savoir qu’on avait perdu trois de nos confrères. Les voir allongés sur des civières était insupportable. On avait annoncé le décès de mon ami caricaturiste Abi. J’étais effondrée. Non, pas lui, pas ce gentil garçon !
Non, Abi avait été blessé mais n’était fort heureusement pas mort. En revanche Hocine Ait Mebarek, qui m’avait saluée deux heures plus tôt, Mohamed Dorbane également Rédacteur en Chef au Soir d’Algérie et Mohamed Derraza le cruciverbiste qui ne se rendait au journal que pour remettre ses mots croisés, eux sont morts dans l’explosion.
Qu’ils reposent en paix. Nous avions assisté à leur enterrement à Alger et en Kabylie, en guise de dernier hommage à ceux avec qui nous avions tant de fois ri !
Des dizaines de civils, de pauvres citoyens également ont péri en ce funeste jour. C’était en plein mois de Ramadhan. En février 96.
J’avais fait un rêve prémonitoire et n’avais pas su l’interpréter. Cela n’y aurait rien changé. Absolument rien.
Que de vies emportées par l’hydre terroriste. Que de vies volées, arrachées.
N.R





