Enjeux autour du Venezuela: États-Unis Vs Chine ou la lutte de compétiteurs pour dominer l’économie latino-américaine
Arslan Chikhaoui expert en géopolitique livre son analyse à ABNEWS

Dans cet entretien, ce spécialiste en géopolitique livre sa réaction par rapport à l’intervention US au Venezuela et présente la doctrine en matière d’intervention appliquée à l’Amérique Latine sous l’administration Trump ainsi que la posture de l’Algerie face aux bouleversements géopolitiques observés actuellement dans le monde.
Interview réalisée par Khaled Remouche
Q: Quelle est votre réaction par rapport à l’intervention américaine au Venezuela ? Est-elle en droite ligne avec la doctrine Monroe ou la doctrine du big stick ?
Sous la présidence de Donald Trump II et de la gouvernance de sa constellation MAGA, les Etats-Unis d’Amérique ont conduit une série d’opérations militaires dans des théâtres tels que le Moyen-Orient, l’Afrique, les Caraïbes, et l’Océan Pacifique Oriental. Ces actions traduisent non pas un virage doctrinal profond mais plutôt une consolidation de la pensée stratégique américaine sous différentes Eres. En effet, il s’agit du «Multi-Theater Operations» et de la préférence pour des frappes de précisions «Standoff» qui indiquent une posture plus « Unilatéraliste» que «Multilatéraliste».
Par ailleurs, la dénomination par l’Administration Trump II du «Département de la Guerre» (Department of War) en lieu et place du «Département de la Défense» (Department of Défence), consacre le repositionnement de la puissance militaire comme pilier central de la politique étrangère.
Ce changement symbolique de la terminologie marque un renouvellement confirmé dans le document de la stratégie de la sécurité nationale des Etats Unis (US-NSS) publié en Novembre 2025. Cette confirmation repose sur la stratégie des 3D : Désengagement, Déconstruction, Deal. Beaucoup font référence à la doctrine Monroe, pour ma part je dirai que les «couturiers» de la nouvelle Ere post 2020 sont incontestablement Henry Kissinger et Zbigniew Brzeziński.
Pour les Caraïbes et le Pacifique Orientale et le Venezuela en particulier, les Etats-Unis ont intensifié la militarisation et judiciarisés les opérations anti-trafique de drogue et ont accru la pression précisément sur le Venezuela, brouillant les frontières entre sécurité intérieure, sécurité régionale et opérations de combat. Ces opérations de coercition, considérées comme un acte directement hostile à une nation souveraine, avec comme paramètre la «lutte contre le trafique de drogue transnational » avancé comme justificatif des frappes militaires.
Q: Comment voyez-vous cette évolution du point de vue géopolitique ?
Dans un contexte géostratégique marqué par une rivalité intense entre acteurs de puissances et la prédominance persistante de conflits de faible intensité, les Etats-Unis déploient une doctrine renouvelée et non novatrice érigeant la guerre sous le seuil en instrument permanent de politique extérieure.
Elle confère un avantage tactique à court terme mais amplifie l’instabilité systémique mondiale. En conséquence, d’autres Etats imitent la démarche américaine, catalysant une course aux armements « high-tech » et des révisions des paradigmes doctrinaux.
L’approche de renouvellement et non pas de refonte de la doctrine militaire américaine est caractérisée principalement par la dissuasion statique versus dissuasion active.
Les Etats-Unis passent donc d’une posture de présence dissuasive vers une dissuasion par l’action, reposant sur des frappes militaires immédiates et tangibles.
Q: Comment les Etats-Unis vont il réagir face à la présence importante de la Chine en Amérique Latine ?
Il est utile de comprendre que la Chine dirige présentement cinq initiatives, à savoir la Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB, le Belt and Road Initiative (BRI), le Global Security Initiative (GSI), le Global Development Initiative (GDI) et le Global Civilization Initiative (GCI) qui sont les outils du Smart Power de Pékin pour réformer la politique internationale et remodeler l’ordre international.
Les normes sur lesquelles la Chine met l’accent avec le GDI et le GSI sont conçues pour s’adresser à un grand pourcentage du monde. Le public cible n’est pas celui des sociétés occidentales industrialisées.
Pékin essaie plutôt de faire appel à ce grand groupe de pays qui voit un besoin de réforme dans les normes et pratiques politiques internationales et qui est à la recherche d’options alternatives, y compris des approches de développement qui sont proposées avec moins ou sans conditionnalités politiques que les pays développés exigent pour accompagner leurs financements. Et c’est bien entendu le cas en Amérique Latine et aux Caraïbes.
Nombre d’experts considèrent que c’est trop facile pour certains de rejeter les initiatives de la Chine et de prétendre que ce sont des projets vagues, sans but et souvent contradictoires qui servent à Pékin de points de discussion mais n’ont pas de but plus important.
Pékin a l’intention à ne ménager aucun effort pour continuer à promouvoir les idées de ces initiatives par le biais de sa machine diplomatique proactive, soutenue par l’aide internationale, le commerce et les finances de l’économie de plus en plus importante du pays.
La Chine utilise, également, son influence croissante au sein des organisations internationales telles que le système des Nations Unies pour promouvoir ses cinq initiatives et leurs principes. De toute évidence, les alliés de l’OTAN sous-estiment le pouvoir de persuasion de Pékin et le potentiel de ses idées à s’implanter dans certaines parties du monde.
Les rapports de force s’inscrivent incontestablement dans une nouvelle Ere géopolitique et géoéconomique multipolaire en plein façonnage avec un duopole tendu Sino-américain.
Les États-Unis ne sont pas prêts à renoncer à leur suprématie en Amérique Latine sans combattre, que ce soit sur le plan économique, politique ou militaire.
L’administration Trump II considère les Caraïbes et l’Amérique centrale en particulier comme faisant partie de son « aire d’intérêt spéciale » et estime que son implication en Amérique du Sud est nécessaire pour maintenir son emprise sur l’hémisphère.
Evidemment l’Amérique Latine est, géographiquement, loin de la Chine mais plutôt proche des États-Unis, qui restent la Méga-puissance militaire du monde. La Chine n’est pas en mesure de mener une action militaire dans l’hémisphère occidental.
Cependant, les deux acteurs de puissance du moment en Amérique Latine se livrent présentement une lutte acharnée de compétiteurs et non de rivaux pour dominer l’économie latino-américaine et nous pouvons nous attendre à ce que cette lutte s’intensifie à l’issue de l’opération militaro-judiciaire des Etats Unis au Venezuela.
Q: Le protectionnisme américain sous l’administration Trump va-t-il avoir un effet boomerang sur les Etats-Unis au plan économique et sur l’opinion publique américaine?
Pour le contexte domestique, l’Administration Trump II poursuit la doctrine « America First » reposant sur la stratégie des 3D (Désengagement, Déconstruction, Deal), minimisant les contraintes internationales, privilégiant l’unilatéralisme opérationnel et la dissuasion active par la démonstration de force militaire concrète plutôt que par des engagements politico-diplomatiques.
Le « Smart Power » qui est une combinaison de démonstration de puissance associée à des actions transactionnelles, succède au « Soft Power » et au « Hard Power » des Administrations Américaines précédentes.
Au travers du décryptage des différents discours politiques, nous entendons que la sécurité nationale des Etats Unis n’est plus pensée en termes stricts de calcul militaire.
Sachant que la prérogative d’une puissance influente est de pouvoir gérer son environnement externe, les sources de la force et de l’influence américaine sont au nombre de 4 : puissance militaire, influence diplomatico-culturelle, indépendance relative en ressources naturelles, compétitivité dans le commerce international.
De ma perspective, en ce qui concerne les deux premières sources, les Etats Unis d’Amérique continueront à montrer leur volonté d’utiliser leur force militaire, ce qui consolidera l’influence diplomatique.
Nous dénommerons « smart power » cet équilibre relatif entre le « soft power » et le « hard power ». Quant aux deux dernières sources, elles visent la reconquête par la stratégie du « circumscribed engagement ».
Ceci étant dit, les Etats-Unis devraient concentrer leur activité de politique étrangère et leurs entreprises économiques et commerciales dans une « zone de coopération » définie par deux sous-ensembles, le « bloc hémisphère occidental » et « l’aire d’intérêt spécial ». Le premier correspond à l’ensemble du continent américain et le second correspond à l’Afrique.
Le « bloc hémisphère occidental » constituerait un contrepoids commercial face à la Chine, l’Europe et le Japon par l’encouragement du partenariat stratégique en augmentant l’approvisionnement des Etats-Unis en minerais critiques (terres rares) et hydrocarbures lourds destinés à la transformation à partir de l’Amérique Latine.
L’aire d’intérêt spécial, considérée comme proche du bloc, est choisie pour ses ressources naturelles et sa complémentarité sur le plan économique.
Q: Quelle devrait être la posture de l’Algérie face à ces bouleversements géopolitiques?
En ce qui concerne l’Algérie, à mon sens elle est considérée comme facteur de promotion de la stabilité, et ne présente aucun des paramètres qui peuvent justifier une action hostile aux USA.
D’autant plus que la doctrine algérienne est connue pour être opposée à toute forme d’intervention étrangère.
Les relations économiques, notamment, dans le secteur de l’énergie, entre l’Algérie et les États Unis d’Amérique qui ont traditionnellement été fluides constituent un élément de convergence sur le long terme du fait que le Président Trump ne compte pas se détourner du tout du développement des énergies fossiles.
Washington poursuivra la consolidation de ses relations bilatérales sous la présidence de Trump II compte tenu du poids régional et de la posture diplomatique de l’Algérie.
Ceci est surtout conforté par l’engagement indéfectible de l’Algérie dans la lutte contre les organisations extrémistes violentes (VEO) et les organisations criminelles transnationales (TCO) et toutes formes de fléaux malveillants en lien avec le narcoterrorisme, la traite humaine et la mobilité illégale dans l’espace sahélo-saharien et ses efforts dédiés à promouvoir la stabilité dans la région par des processus de dialogue et de réconciliations politiques inclusifs qu’elle ne cesse de défendre.
Un mot sur Dr Arslan Chikhaoui:
Expert en Relations Internationales et Géopolitiques, membre du comité d’experts Track-2 du système et Nations Unies et membre du conseil d’experts du Defence and Security Forum (DSF)




