Ceuta, migration, cocaïne : le Maroc est devenu une menace stratégique pour l’UE
Rapports européens, accusations de journalistes marocains et crises frontalières : enquête sur la transformation du Makhzen en «État de la drogue» et en levier de pression sur l’Europe, entre trafic de cocaïne, blanchiment d’argent et instrumentalisation de la migration.

Par Kahina Hammoudi
Le ton est posé, et il est brutal : selon des rapports européens et des analyses de journalistes marocains, le Makhzen ne serait plus seulement un partenaire sécuritaire imposé par la géographie, mais une véritable menace stratégique pour la stabilité européenne. Les accusations sont lourdes, les mots sont crus, et la question qui s’impose désormais est simple : l’Europe est‑elle en train de devenir l’otage d’un système qui a transformé la drogue, la migration et l’argent sale en armes géopolitiques ?
«État de la drogue» et «Escobar du Sahara»
Dans cette charge, le journaliste marocain Badr El Aïdoudi ne mâche pas ses mots. il affirme que des rapports européens et espagnols soulignent un rôle actif du Makhzen et du palais royal dans l’expansion des réseaux de trafic de drogue, l’ouverture de nouveaux marchés et le renforcement de leur présence dans plusieurs pays européens. Pour lui, il ne s’agit pas seulement d’inonder le marché européen de substances illicites, mais d’utiliser les revenus colossaux de ce commerce pour acheter des influences, monter des réseaux d’extorsion et blanchir des capitaux via des sociétés écrans ou des entreprises existantes, sans oublier des investissements structurants financés par cet argent noir.
Certaines figures politiques marocaines, notamment celles qui ne sont pas inféodées au Makhzen, n’hésitent plus, selon El Aïdoudi, à qualifier le Maroc d’«État de la drogue». L’expression «Escobar du Sahara» est brandie comme un symbole de ce qu’il décrit comme «l’autre visage du Makhzen et de l’entourage du roi Mohammed VI». Ces formules ne sont pas anodines : elles traduisent une radicalisation du discours et une volonté de nommer, sans détour, ce qui est perçu comme une collusion systémique entre pouvoir, argent et crime organisé.
La drogue comme levier de puissance : du Maroc à l’Europe, en passant par l’Afrique
Le journaliste ne cantonne pas ce phénomène aux frontières marocaines. Il décrit une expansion délibérée de l’influence de réseaux liés au trafic de drogue vers l’Afrique du Nord, l’Afrique de l’Ouest, puis à travers le Sahara, en profitant de la fragilité sécuritaire de la région, pour atteindre jusqu’au Moyen‑Orient. Dans cette logique, le Maroc serait devenu un corridor majeur vers l’Europe, avec des connexions avérées entre des personnalités marocaines liées au Makhzen et des réseaux de cocaïne en Amérique latine. Des ports marocains, y compris dans les provinces du Sud, seraient utilisés comme points de transit pour acheminer la drogue vers le continent européen.
Pour El Aïdoudi, la drogue n’est plus seulement une source de revenus illégaux : c’est un outil de construction de puissance, un moyen de financer des empires économiques parallèles et de tisser des réseaux d’influence capables de peser sur les décisions politiques et économiques, au Maroc comme en Europe.
L’économie parallèle et le blanchiment : l’argent sale comme moteur de l’influence
Les retombées ne s’arrêtent pas au trafic. Selon le journaliste, ces capitaux illicites serviraient à bâtir ou étendre une économie parallèle, à blanchir de l’argent au Maroc et à l’étranger, et à renforcer le poids économique de certaines entreprises et personnalités décrites comme proches du pouvoir. Ces acteurs disposeraient de relations avec des politiques, des économistes et des partenaires au sein de l’Union européenne, leur permettant de consolider leur position sur le marché européen et de rivaliser avec d’autres réseaux criminels liés à d’autres États ou entités.
Le résultat, selon cette lecture, est une extension du pouvoir économique et criminel au‑delà des frontières marocaines, avec des réseaux capables de rivaliser avec d’autres cartels et de s’imposer comme des acteurs incontournables dans certains secteurs.
La crise de Ceuta : le moment où l’Europe a compris qu’elle était vulnérable
Le tournant, selon El Aïdoudi, ne vient pas uniquement du dossier de la drogue. Il s’est cristallisé avec la crise de Ceuta, qui a remis brutalement sur la table une question que beaucoup préféraient éviter : l’Europe peut‑elle accepter que la sécurité de ses frontières dépende d’une relation politique avec un partenaire extérieur capable d’utiliser les flux migratoires comme arme de pression ?
La crise hispano‑marocaine a, selon lui, révélé la capacité du Maroc à instrumentaliser la migration et les êtres humains pour faire pression sur les pays de l’Union européenne et menacer leur sécurité et leur stabilité. Cette prise de conscience a changé la nature du débat : il ne s’agit plus seulement de coopération sécuritaire, mais de souveraineté et de vulnérabilité stratégique.
Vers une réduction de la dépendance sécuritaire européenne
Face à ces risques, des voix politiques européennes, notamment en Espagne, réclament désormais une réévaluation de la relation avec le Maroc. Des partis de droite poussent Bruxelles à réduire progressivement la dépendance au Makhzen dans la lutte contre la criminalité organisée, qu’il s’agisse de la traite des êtres humains, du terrorisme ou du trafic international de drogue.
L’objectif, selon El Aïdoudi, est clair : que l’Europe s’appuie davantage sur ses propres capacités pour protéger ses frontières et sa sécurité, plutôt que de dépendre d’acteurs externes susceptibles d’utiliser cette coopération comme un levier de pression. Pour lui, le «modèle marocain» pose une question fondamentale à l’Europe : jusqu’où peut‑elle dépendre de partenaires extérieurs pour sa sécurité sans devenir la proie de chantages politiques et perdre sa capacité à prendre des décisions autonomes en matière de sécurité, de migration et de criminalité organisée ?
L’Espagne en première ligne : entre proximité géographique et colère politique
L’Espagne occupe une place centrale dans ce débat. De par sa proximité géographique avec le Maroc et la présence des enclaves de Ceuta et Melilla, elle est l’un des pays européens les plus exposés à ce que le journaliste décrit comme un « chantage marocain exercé par le régime du Makhzen ». Madrid serait de plus en plus sensible à ces dossiers, notamment face à une montée de colère interne contre la manière dont le Maroc gère certains fichiers liés aux frontières, à la migration et à la sécurité.
Pour El Aïdoudi, ce débat n’est plus théorique : il est devenu concret et sérieux, tant en Espagne qu’en Europe, face à la montée des inquiétudes liées aux frontières, à la criminalité organisée et à la migration. La question qui se pose désormais est celle de la capacité de l’Europe à se libérer de dépendances qui la rendent vulnérable, ou à accepter de vivre avec le risque permanent d’être instrumentalisée par des partenaires qui ont fait de l’insécurité européenne un levier de puissance.
K. H.




