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Ceuta : le Makhzen savait, a laissé faire, et ment encore

Par Kahina Hammoudi 

Deux mois après la ruée vers Ceuta, une chose est certaine : le Makhzen n’a toujours pas expliqué ce qui s’est passé à ses frontières. Il a démenti, parlé de manipulation, accusé les autres. Il n’a produit ni enquête indépendante crédible, ni transparence sur les morts, ni réponse sur l’étrange inertie de son appareil sécuritaire, pourtant si efficace quand il s’agit de disperser une manifestation ou de boucler une ville. Ce qui a commencé comme un drame migratoire est devenu une question de sécurité européenne et une mise en cause directe de la gestion marocaine de la frontière.

Un rapport qui accable Rabat

Le Centre national de renseignement espagnol a remis à la juge María Tardón les documents demandés dans le cadre de l’enquête sur l’entrée massive de migrants à Ceuta, les 30 et 31 juillet. Selon El País, les services espagnols affirment que Rabat a été informé avant les événements des appels à une entrée collective, diffusés dans des groupes rassemblant plus de 180 000 personnes.

Le rapport de la police espagnole évoque une attitude permissive de la gendarmerie marocaine et l’orientation de migrants, depuis la région de Fnideq, vers des itinéraires permettant de rejoindre Ceuta par la mer. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un simple débordement : des milliers de personnes ont été dirigées vers des points de passage précis, tandis que l’appareil sécuritaire marocain regardait ailleurs.

Une mobilisation impossible sans organisation

Entre 75 000 et 85 000 personnes ont franchi la frontière en deux jours. La juge Tardón estime qu’une telle mobilisation ne peut pas se produire sans moyens matériels, sans coordination et sans financement. Elle a donc demandé à la police de consulter ses bases nationales et internationales afin d’identifier ceux qui ont planifié, organisé et financé l’opération.

La question est simple : comment des dizaines de milliers de personnes ont-elles pu se rassembler, se déplacer et franchir une frontière lourdement surveillée sans que personne ne réagisse ? Un État capable de quadriller Agadir, d’interdire un sit-in à Tanger ou de traquer un opposant en ligne a soudainement perdu tout contrôle à Fnideq. Personne n’y croit.

Des navires dans les eaux espagnoles

Le dossier contient un autre élément qui dérange : la présence de navires de guerre et de patrouilleurs marocains dans les eaux espagnoles au moment des événements. Des parties à la procédure demandent que la justice détermine les circonstances de cette présence et les ordres donnés aux unités concernées.

Rabat nie toute responsabilité et présente l’affaire comme une attaque contre sa souveraineté. Mais un État qui revendique Ceuta tout en niant toute implication dans une crise qui éclate précisément à ses frontières nourrit lui-même le doute. La souveraineté ne se décrète pas dans les communiqués : elle se prouve par la transparence, les enquêtes et les responsabilités assumées.

L’Europe ne ferme plus les yeux

La crise a dépassé le cadre bilatéral. La justice espagnole instruit notamment des faits susceptibles de porter atteinte à la paix ou à l’indépendance de l’État, de faciliter l’immigration irrégulière et de relever d’une organisation criminelle. Le message est clair : Ceuta n’est plus seulement un dossier migratoire, c’est une affaire de sécurité nationale espagnole et européenne.

À Bruxelles, la pression monte. Le Parlement européen a déjà rappelé que l’intégrité territoriale de l’Union est non négociable et que l’utilisation des migrants ou des mineurs comme levier de pression contre un État membre est inacceptable. Le précédent de 2021, lorsque plus de 10 000 personnes avaient franchi la frontière et que le Parlement européen avait adopté une résolution par 397 voix contre 85, pèse lourdement sur la crise actuelle.

Les victimes, elles, attendent toujours

Derrière les rapports, les communiqués et les querelles diplomatiques, il y a les morts, les disparus, les familles sans réponse et les jeunes poussés vers la mer. Des organisations de défense des droits humains dénoncent la répression violente exercée contre des migrants et des mineurs aux abords des points de passage, ainsi que l’absence d’enquête indépendante sur les drames précédents, notamment à Melilla en 2022.

Le Makhzen préfère parler de « menace pour Schengen » plutôt que d’échec social. Pourtant, le chômage des jeunes, la répression de la contestation et le désespoir qui pousse des milliers de Marocains vers l’exil ne sont pas des accidents. Ce sont les conséquences d’un système qui réprime la rue, ignore le vote et laisse ses enfants affronter les grillages et les embarcations de la mort.

Un régime qui ne rend de comptes ni à ses morts, ni à ses jeunes, ni à ses voisins finit par isoler le pays qu’il prétend protéger. Le peuple marocain mérite mieux que ce déni permanent. Ses familles ont droit à la vérité, ses jeunes à un avenir, et ses frontières à un contrôle dont les responsabilités soient enfin établies.

K. H.

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