Ceuta : le Makhzen face à ses morts, à ses mensonges et à sa jeunesse
Des dizaines de cadavres, un bilan officiel dérisoire, une passivité troublante des forces de sécurité, une revendication de souveraineté lancée en pleine crise : le pouvoir marocain n'a répondu à aucune question. Pendant ce temps, l'Europe durcit ses règles, parle de «laxisme délibéré», menace de « graves conséquences », et les jeunes Marocains paient l'addition.
Par Kahina Hammoudi
Deux mois après la ruée vers Ceuta, une chose est certaine : le Makhzen n’a toujours pas expliqué ce qui s’est passé à ses frontières. Il a démenti, crié au complot, réclamé des explications aux autres. Il n’a produit ni enquête indépendante crédible, ni transparence sur les morts, ni réponse sur l’étrange inertie de son appareil sécuritaire, pourtant si prompt à quadriller une place publique quand une poignée de citoyens manifeste. Ce qui n’était qu’un drame migratoire est devenu une question de sécurité collective en Europe, et une mise en accusation directe de la manière dont le Makhzen gère sa frontière.
Un drame de masse, un bilan que le pouvoir minimise
Les 30 et 31 juillet, entre 60 000 et 70 000 personnes selon Madrid ont franchi la frontière vers l’enclave espagnole. Le bilan humain donne le vertige, et il ne fait pas consensus. Une commission de médecins légistes espagnols a recensé au moins 80 morts côté espagnol. Le ministère marocain de l’Intérieur n’en reconnaît que 11 de son côté. Des ONG marocaines parlent d’au moins 141 morts. Une partie des décès serait due à des mouvements de foule et à des chutes.
Un tel écart entre les chiffres officiels et ceux de la société civile n’a rien d’anodin. Il dit une méthode : quand un drame embarrasse le pouvoir, on réduit les chiffres, on gère la communication et on attend que l’oubli fasse son œuvre. Les familles, elles, n’ont pas ce luxe. L’Association marocaine des droits humains a ouvert une enquête, faute d’initiative venue d’ailleurs.
«Laxisme délibéré» : une accusation lourde, un pouvoir qui ne répond pas
Le mot est désormais au cœur du débat. Selon des médias, des responsables politiques européens ont vivement critiqué la manière dont le Makhzen gère ses frontières, en estimant que la répétition de vagues massives de passages constitue une menace directe pour la sécurité collective de l’espace Schengen. Certains parlent d’un « laxisme délibéré ».
Le pouvoir ne dissipe pourtant pas le soupçon. En quelques jours, Rabat a revendiqué à trois reprises le caractère marocain de Ceuta, selon Mediapart. Quand un régime dément toute responsabilité tout en relançant la question de la souveraineté sur l’enclave, il nourrit lui-même le doute. Et la passivité constatée pose une question que le Makhzen ne peut esquiver : pourquoi un appareil sécuritaire capable de boucler Agadir ou d’interdire une manifestation à Tanger a-t-il regardé passer des dizaines de milliers de personnes ?
Que ce laxisme soit qualifié de «délibéré» relève, à ce stade, de l’accusation politique, que défendent des responsables européens et que le pouvoir marocain récuse. Mais un régime qui n’ouvre pas ses dossiers offre lui-même le terrain sur lequel prospèrent ces accusations.
Munich : l’Europe veut un régime d’urgence
Le samedi 26 septembre, à Munich, dix-huit ministres européens de l’Intérieur, réunis sous la présidence de l’Allemand Alexander Dobrindt, ont fait de ces événements le principal sujet de leur rencontre. Ils ont appelé à la création d’un «nouveau mécanisme européen d’urgence pour faire face aux crises migratoires», selon des médias. Il s’agirait d’instaurer des mesures exceptionnelles : accélérer les expulsions, suspendre les délais judiciaires habituels pour le traitement des demandes d’asile, et renforcer les prérogatives de Frontex pour imposer un contrôle direct et strict aux frontières adjacentes au Maroc.
Berlin veut que Frontex puisse déployer une force de réaction en 24 heures lorsqu’une situation exceptionnelle est déclarée. Dix jours plus tôt, la présidente de la Commission européenne avait affirmé que la frontière de Ceuta est une frontière européenne. La Commission estime aussi juridiquement possible, sous conditions, le retour au Maroc des 2 168 mineurs non accompagnés identifiés à Ceuta. Dès le mois d’août, la ministre finlandaise de l’Intérieur soutenait que les pays qui ne protègent pas la frontière extérieure ne peuvent pas rester dans Schengen.
Bruxelles et Strasbourg : pression et menaces
La pression est aussi montée au Parlement européen. Selon des médias, des responsables politiques de premier plan, dont le président du Parti populaire européen (PPE), ont mis en garde le Maroc contre de «graves conséquences politiques et diplomatiques» s’il continuait à utiliser la question migratoire comme moyen de pression ou de chantage politique à l’encontre d’États membres.
Les parlementaires européens ont également insisté sur le respect total et inconditionnel de l’intégrité territoriale de l’Union, en qualifiant d’«inacceptables et catégoriquement rejetées» toutes les déclarations marocaines mettant en doute la souveraineté de l’Espagne sur ses frontières. Le message vise directement les propos de Rabat sur Ceuta, et il aggrave la crise diplomatique.
Un précédent qui pèse
Ce n’est pas la première fois. En mai 2021, une autre ruée vers Ceuta, avec plus de 10 000 personnes dont au moins 1 200 mineurs non accompagnés, avait valu au Maroc une résolution du Parlement européen, adoptée par 397 voix contre 85. Le texte rejetait l’utilisation du contrôle des frontières et des mineurs comme moyen de pression politique contre un État membre. En 2022, à Melilla, la répression d’une tentative de passage avait fait au moins 23 morts selon Rabat et entre 37 et plus de 100 selon des organisations, sans jamais donner lieu à l’enquête indépendante réclamée.
Une crise, un démenti, un oubli, puis une autre crise. Ce cycle ne relève pas de la malchance : il montre comment le Makhzen traite le dossier migratoire, comme un levier de négociation et non comme un devoir envers les personnes.
La violence contre les migrants et les mineurs
Des organisations européennes et internationales de défense des droits de l’homme ont accompagné ces développements de critiques sévères. Elles dénoncent des violations flagrantes des droits humains et la répression violente exercée par les forces de sécurité marocaines contre des migrants et des mineurs, sur les plages et aux abords des points de passage.
Ces organisations estiment que l’approche sécuritaire violente du Makhzen vise à masquer l’échec de ses politiques, en poussant des milliers de jeunes à prendre les «embarcations de la mort» vers une destination incertaine. Le constat rejoint ce que dit la situation à Ceuta : environ 5 000 exilés y restaient un mois plus tard, dont 1 200 mineurs non accompagnés, dans des conditions précaires.
La jeunesse marocaine, victime de l’échec du système
Derrière les chiffres, il y a ceux que ce système a poussés vers la mer et les grillages. Le chômage des 15-24 ans a atteint 37,2 % en 2025, et 2,9 millions de jeunes de 15 à 29 ans ne travaillent ni n’étudient. Ces jeunes avaient manifesté en 2025 sous la bannière de GenZ 212 pour réclamer hôpitaux, écoles et emplois. Le mouvement a été réprimé par la force et reste sans réponse. Aux législatives du 23 septembre, beaucoup ont boudé les urnes : la participation est tombée à 38,08 %, le plus bas niveau depuis 2007.
Le raisonnement est simple et cruel. Quand la rue est réprimée, que le vote ne change rien et que le chômage devient un destin, l’exil apparaît comme la seule issue. Pendant que le Maroc investit des milliards dans des stades pour la Coupe du monde 2030, ses enfants risquent leur vie pour partir. Ce n’est pas la «menace pour Schengen» qu’il faut d’abord dénoncer, c’est le système qui fabrique ce désespoir.
Une même fracture, un même déni
La crise de Ceuta n’est pas un épisode isolé. Elle s’ajoute à un scrutin déserté par six électeurs sur dix, à l’annonce d’ambassades avec Israël malgré l’opinion, à des manifestations interdites ou dispersées à Tanger et Agadir. Chaque fois, la même mécanique : le pouvoir décide seul, communique tard, minimise les chiffres, accuse les critiques de comploter et compte sur la lassitude.
Un régime qui ne rend de comptes ni à ses électeurs, ni à ses morts, ni à ses voisins finit par isoler le pays qu’il prétend protéger. Le Maroc mérite mieux que ce Makhzen qui se drape dans la souveraineté pour éviter de répondre. Ses jeunes méritent des emplois, ses familles des vérités, ses frontières un contrôle dont que le peuple marocain sache qui est responsable.
K. H.



