Alger–Tamanrasset et Gara Djebilet : piliers d’une nouvelle dynamique de développement

Par Kahina Hammoudi
L’Algérie accélère la modernisation de ses infrastructures stratégiques avec une vision claire : renforcer l’intégration territoriale et poser les bases d’une diversification économique durable. Au centre de cette ambition, deux chantiers majeurs — la ligne ferroviaire Alger–Tamanrasset et l’exploitation de la mine de Gara Djebilet — se dessinent comme des leviers structurants capables de transformer profondément le pays, tant sur le plan économique que social.
Longue de plus de 2 000 kilomètres, la future ligne Alger–Tamanrasset reliera le littoral méditerranéen au Grand Sud saharien. Pour les spécialistes comme le docteur en économie Mohamed Bacha, invité de « L’Invité du jour », le chemin de fer reste «la voie par excellence du développement économique et social». Son raisonnement s’appuie sur l’histoire du pays : parti d’à peine 1 000 kilomètres de voies après l’indépendance, l’Algérie a su, grâce à des politiques publiques volontaristes dans les années 1970 et 1980, porter son réseau à plus de 4 000 kilomètres, puis relancer l’investissement depuis les années 2000 pour atteindre aujourd’hui près de 5 800 kilomètres. La rocade Sud, incarnée par Alger–Tamanrasset, vient logiquement compléter la rocade Nord et la rocade des Hauts Plateaux dans une stratégie cohérente de maillage national.
Les apports attendus sont multiples et concrets. Le transport ferroviaire offre des avantages décisifs en matière de coûts logistiques, de capacité et de rapidité, surpassant largement le transport routier sur ces plans. Une ligne Nord–Sud performante permettra de réduire les coûts d’acheminement des marchandises, de fluidifier les échanges internes et transfrontaliers, et d’ouvrir de nouvelles routes commerciales vers l’Afrique subsaharienne. À l’échelle locale, le rail facilitera l’accès aux marchés pour les producteurs sahariens, encouragera l’implantation d’activités industrielles et logistiques le long des gares et favorisera la mobilité des personnes, ce qui est essentiel pour l’inclusion sociale.
Au cœur de cette dynamique, la mine de Gara Djebilet occupe une place stratégique. Avec des réserves estimées à 3,5 milliards de tonnes, ce gisement de minerai de fer figure parmi les plus importants au monde. Plutôt que de se contenter d’une logique d’exportation brute, l’ambition affichée par les autorités et partagée par les économistes est d’en faire un vecteur d’industrialisation locale. L’intention est de développer des filières de transformation en aval, créatrices d’emplois qualifiés, et d’utiliser les recettes minières pour financer des infrastructures publiques et des projets de développement régional.
La convergence entre le réseau ferroviaire et le projet minier offre des synergies évidentes. Une logistique ferroviaire robuste est indispensable pour transporter à grande échelle le minerai et approvisionner les infrastructures industrielles. Inversement, la mise en valeur industrielle de Gara Djebilet justifie pleinement l’investissement dans une rocade Sud performante. Ensemble, ces chantiers posent les fondements d’une chaîne de valeur nationale, du sous-sol à l’export, en passant par la transformation locale.
Au‑delà des retombées économiques directes, les projets Alger–Tamanrasset et Gara Djebilet s’inscrivent dans une logique d’aménagement du territoire souvent réclamée depuis des décennies. La rocade Sud et ses pénétrantes peuvent faire basculer des zones marginalisées vers un statut actif de pôles de production et de services. Cela ouvre des perspectives d’emploi dans des secteurs variés — industrie, logistique, maintenance, services aux entreprises, tourisme saharien — et permet de mieux répartir les bénéfices de la croissance sur l’ensemble du territoire national.
La réussite de ces chantiers repose cependant sur une planification stratégique rigoureuse. Mohamed Bacha souligne l’importance de coordonner les politiques sectorielles — transports, énergie, formation, industrie — pour maximiser les retombées locales et éviter les goulots d’étranglement. Une gouvernance claire, des partenariats publics-privés maîtrisés et des investissements ciblés dans la formation professionnelle permettront de transformer les promesses en emplois durables et en activités industrielles pérennes.
Sur le plan régional, la réalisation de la ligne Nord–Sud renforcera aussi la position de l’Algérie comme hub logistique en Afrique du Nord et au Sahel. En facilitant les échanges terrestres entre le littoral méditerranéen et le cœur du continent africain, le pays peut capter de nouvelles opportunités commerciales et renforcer ses liens économiques avec ses voisins. Cela confère à l’Algérie un levier supplémentaire dans ses relations internationales, notamment pour attirer des investissements étrangers et nouer des partenariats technologiques.
Enfin, l’approche environnementale et sociale ne saurait être négligée. Mettre la transition juste au cœur des projets — en privilégiant les technologies moins polluantes, en protégeant les écosystèmes locaux et en anticipant les besoins de formation des populations — renforcera la durabilité des bénéfices. Une planification attentive garantira que le développement se fasse avec et pour les habitants du Sud, en améliorant leurs conditions de vie et en donnant corps à une véritable inclusion territoriale.
En synthèse, la ligne Alger–Tamanrasset et la mise en exploitation de Gara Djebilet représentent des opportunités majeures pour l’Algérie. Si elles sont portées par une vision stratégique cohérente, une gouvernance transparente et des politiques d’accompagnement concrètes, ces initiatives peuvent impulser une nouvelle phase d’industrialisation et d’intégration territoriale. Plus qu’un simple chantier d’infrastructures, il s’agit d’un projet de transformation nationale : relier les territoires, créer des filières industrielles, et assurer une redistribution équitable des richesses. L’enjeu est à la hauteur des ambitions affichées — et l’Algérie dispose aujourd’hui des capacités techniques et de la volonté politique pour transformer cette ambition en réalité.
K. H.




