L’Afrique face au défi des compétences : quand la formation professionnelle devient le moteur silencieux de l’emploi

Par Kahina Hammoudi
De Shanghai, où la ministre de la Formation et de l’Enseignement professionnels, Mme Nassima Arhab, s’est entretenue avec des responsables et ministres africains sur l’avenir de WorldSkills sur le continent, la question des compétences professionnelles revient s’imposer au cœur du débat relatif à l’avenir du travail et du développement en Afrique. Un enjeu qui, loin de se cantonner aux compétitions de métiers et à l’émulation entre apprenants, touche à une problématique économique autrement plus vaste : celle de la capacité des systèmes de formation à façonner une main-d’œuvre apte à accompagner les mutations industrielles et technologiques, tout en conférant à la jeunesse un rôle plus déterminant au sein des économies africaines.
La participation algérienne à cette dynamique revêt une portée d’autant plus significative depuis l’adhésion du pays à WorldSkills International en avril 2026 et son admission au sein de WorldSkills Africa, sans compter les préparatifs en cours pour l’organisation du Forum africain des politiques de compétences, prévu en novembre prochain, ainsi que l’ouverture des Olympiades des métiers d’Oran aux participants africains. À la croisée de ces échéances se dessine l’analyse du professeur Nasreddine Sari, secrétaire général du Centre algérien d’études économiques et de recherche sur les questions de développement local, qui place résolument le développement des compétences au cœur de l’équation liant emploi, production et transformation économique.

Une jeunesse pléthorique face à un marché de l’emploi en quête de compétences
Le continent africain se trouve confronté à une équation démographique porteuse, tout à la fois, d’opportunités économiques considérables et de pressions croissantes sur ses marchés du travail. Selon les données de la Banque africaine de développement, entre 10 et 12 millions de jeunes Africains font chaque année leur entrée sur le marché de l’emploi, quand seulement trois millions de postes formels nouveaux y sont créés annuellement — un écart qui lie inextricablement la question de l’emploi à l’aptitude des économies à générer des postes productifs, autant qu’à la maîtrise, par les nouveaux entrants, des compétences requises.
L’Organisation internationale du travail relève à cet égard que plus d’un jeune Africain sur quatre se trouve exclu de tout dispositif d’emploi, d’éducation ou de formation, tandis que persistent des taux élevés de chômage des jeunes en Afrique du Nord et une prédominance du travail précaire et faiblement rémunéré en Afrique subsaharienne. L’organisation prévoit, en outre, un accroissement de la population active jeune du continent de 73 millions de personnes entre 2024 et 2050 — perspective qui place les systèmes d’éducation, de formation et d’emploi devant une transition démographique d’une ampleur considérable.
C’est dans ce contexte que la formation professionnelle acquiert une fonction économique qui excède largement la simple délivrance de diplômes, pour devenir un instrument au service de l’employabilité, de la productivité et de la satisfaction des besoins en compétences des secteurs économiques.
Le professeur Sari précise, dans une déclaration accordée à un média en langue arabe que le perfectionnement des compétences professionnelles constitue désormais l’une des conditions premières de l’employabilité des jeunes et du soutien au développement économique, l’investissement dans les compétences ayant pour effet d’accroître la productivité, de faciliter l’accès des entreprises à une main-d’œuvre qualifiée et de stimuler l’initiative économique.
L’acuité de cette question se trouve renforcée par l’élargissement de l’écart entre le rythme des mutations économiques et celui, plus lent, de la modernisation des programmes de formation. La Banque mondiale souligne à ce propos que l’intelligence artificielle, l’automatisation et la transition écologique redessinent des pans entiers de catégories professionnelles, alors même que les économies africaines requièrent une main-d’œuvre capable de s’adapter à ces bouleversements.
L’Union africaine érige les compétences en pierre angulaire de la transformation économique
Cette évolution trouve sa traduction, au niveau des politiques continentales, dans la Stratégie africaine pour la formation et l’enseignement professionnels 2025-2034, adoptée par l’Union africaine comme cadre novateur reliant la formation au développement durable, à la justice sociale et à l’employabilité. Cette stratégie place les jeunes, les femmes et les catégories vulnérables au premier rang de ses priorités, en mettant l’accent sur l’acquisition de compétences adaptées à une économie mondiale en perpétuelle mutation.
Elle porte une orientation manifeste vers le dépassement d’une formation exclusivement tournée vers l’accès à l’emploi, au profit d’un système plus englobant, alliant compétences techniques, esprit d’entreprise, compétences numériques et compétences vertes. Elle insiste, par ailleurs, sur la nécessaire adéquation des programmes de formation avec les besoins des secteurs de l’industrie, de l’agriculture, de l’énergie, des technologies de l’information et du tourisme, tout en préconisant le renforcement de l’apprentissage en milieu professionnel et l’implication du secteur économique dans la définition des normes et compétences requises.
Cette orientation témoigne d’un changement de paradigme dans la conception même de la formation professionnelle sur le continent, où la relation entre centre de formation, entreprise et marché du travail devient partie intégrante d’un système unifié. Le professeur Sari estime que la résorption de l’écart entre l’offre des établissements de formation et les besoins réels des entreprises exige une modernisation des filières et des programmes, un renforcement de la formation appliquée et des stages en entreprise, ainsi qu’une implication accrue des employeurs dans la détermination des compétences requises.
Il souligne également la nécessité de mesurer les résultats de la formation postérieurement à l’obtention du diplôme, par le biais d’un suivi des parcours des formés et de leur insertion professionnelle effective — mécanisme qui permet d’apprécier l’adéquation des programmes aux besoins réels de l’économie et d’orienter, en conséquence, les filières selon les mutations sectorielles.

De WorldSkills à l’édification d’un système africain des compétences
C’est dans cette perspective que s’inscrit WorldSkills, conçue comme une plateforme de compétition, d’échange d’expériences et de définition de normes d’excellence professionnelle. L’Algérie a officiellement rejoint cette organisation mondiale en avril 2026, en qualité de quatre-vingt-dixième membre, après avoir organisé, en novembre 2025 à Oran, sa première compétition nationale WorldSkills Algeria, laquelle a rassemblé 550 concurrents répartis sur 45 spécialités, encadrés par 149 experts et juges.
À l’échelle continentale, WorldSkills Africa a été fondée en 2024 au sein du dispositif de développement de l’Union africaine (AUDA-NEPAD), avant d’élargir son adhésion à l’Algérie, à l’Afrique du Sud et à la Tanzanie, aux côtés des pays fondateurs, dans le dessein de soutenir la formation et l’enseignement professionnels, de renforcer les capacités des formateurs, de rehausser les normes en vigueur et de consolider les systèmes nationaux de compétences.
En juin 2026, vingt-quatre institutions internationales se sont réunies à Paris dans le cadre de l’initiative Africa Skills Landscape, en présence de l’Union africaine, de l’ONUDI, de l’UNESCO et de WorldSkills, dans le but de dresser une cartographie plus précise de l’investissement en matière de formation et de compétences à l’échelle du continent, et d’améliorer la coordination entre les différents acteurs concernés. Les parties prenantes ont considéré qu’une compréhension partagée du système des compétences serait de nature à mieux orienter les investissements, à consolider les partenariats et à accélérer la transformation économique durable.
C’est sous cet éclairage que la participation de la ministre de la Formation et de l’Enseignement professionnels à la réunion de Shanghai revêt une portée qui excède la simple présence aux compétitions des Olympiades mondiales des métiers — cette rencontre, réunissant des responsables africains sous l’égide de WorldSkills, ayant porté sur l’avenir du mouvement sur le continent et sur les voies de développement de la coopération entre les États africains et l’organisation internationale, à l’heure où l’Afrique recherche des mécanismes concrets pour convertir sa croissance démographique en une véritable force économique.

L’Algérie, de la participation internationale à la coopération Sud-Sud
L’Algérie inscrit son expérience en matière de formation professionnelle dans cette dynamique continentale, à travers sa présence au sein de WorldSkills et son invitation adressée aux pays africains à prendre part aux Olympiades des métiers d’Oran, sans compter la préparation du Forum africain des politiques de compétences, mené en partenariat avec la Commission de l’Union africaine. Ces initiatives offrent à l’Algérie l’opportunité d’échanger son expérience dans des spécialités directement liées à la transformation économique — de l’industrie à l’énergie et au bâtiment, jusqu’à la numérisation et aux services techniques. L’expérience algérienne en matière d’organisation de compétitions professionnelles pourrait, à ce titre, constituer un terrain propice à la coopération, à la formation des formateurs et à l’échange de pratiques entre établissements de formation africains.
Dans le même sillage, l’Algérie a ouvert, lors de la session de février 2026, l’accès à plus de 288 000 nouveaux stagiaires, en orientant l’offre vers des secteurs économiques jugés prioritaires, parmi lesquels l’industrie, la mécanique, la pétrochimie, les mines, la numérisation, les technologies de l’information et de la communication, l’agriculture, le bâtiment et les travaux publics. Le ministère a par ailleurs annoncé l’octroi de 500 bourses de formation au profit de stagiaires étrangers issus de plus de 40 pays, dans une démarche destinée à favoriser la mobilité des compétences et la coopération africaine.
Le professeur Nasreddine Sari inscrit ce rôle dans une conception plus large de la coopération Sud-Sud, précisant que l’Algérie est en mesure de faire valoir son expertise dans le développement de programmes de formation appliquée, la formation des formateurs et l’élargissement des partenariats entre établissements de formation et entreprises, notamment dans les domaines de l’industrie, de l’énergie, du bâtiment, de la numérisation et des services techniques. Il ajoute que la réussite de cette transformation dépend d’une vision intégrée, alliant modernisation des filières, développement des équipements, implication du secteur économique, ainsi que suivi des parcours des diplômés et mesure de leur insertion professionnelle — estimant que si les compétitions et initiatives internationales offrent aux compétences un espace d’émulation, le développement durable requiert, quant à lui, un système apte à convertir les compétences en emplois, en production et en nouvelles entreprises.

Les compétences, entre diplôme et opportunité d’emploi
Ces éléments placent l’essence même du défi dans la relation entre formation et économie : l’existence de vastes programmes de formation ne prend toute sa valeur que lorsque la compétence se mue en capacité productive et en opportunité d’emploi ou de projet économique. C’est pourquoi la nouvelle stratégie continentale s’oriente résolument vers une formation fondée sur la demande, le renforcement de l’apprentissage en milieu professionnel, la reconnaissance des compétences acquises hors des parcours formels, ainsi que le développement des compétences numériques, vertes et entrepreneuriales.
Le continent s’achemine, dans le même temps, vers un renforcement de la reconnaissance mutuelle des qualifications et une facilitation de la mobilité des compétences entre pays, en cohérence avec l’objectif d’un marché africain plus intégré. Cette évolution ouvre la voie à une circulation des compétences selon des normes professionnelles plus clairement définies, conférant à la formation une dimension continentale, en phase avec les besoins d’économies qui s’intègrent progressivement dans les secteurs de l’industrie, de l’énergie, des services et de la technologie.
De Shanghai se dégage ainsi une interrogation qui dépasse largement les résultats des compétitions et le classement des concurrents, pour rejoindre une question plus fondamentale touchant à l’avenir même de la compétence au sein de l’économie africaine : comment l’expertise acquise dans les centres de formation se convertit-elle en production ? Comment la compétition professionnelle passe-t-elle du statut de tremplin vers la consécration à celui d’école de l’innovation ? Et comment les expériences nationales peuvent-elles converger au sein d’un système africain capable de préparer la jeunesse aux métiers de demain ?
La réponse semble tenir à la capacité des États à construire une chaîne cohérente, reliant la formation à l’entreprise, la compétence à l’innovation, le diplôme à l’opportunité d’emploi, et la coopération internationale à la réforme locale. C’est précisément au sein de cette chaîne que la participation de l’Algérie à WorldSkills, ainsi que son engagement au sein de l’espace africain, acquièrent une valeur qui transcende la seule présence aux compétitions, pour ouvrir la voie à une contribution substantielle au débat plus vaste relatif à l’avenir des compétences, du marché du travail et du développement sur le continent.
K. H.




