A la Une

Isolement, silence, privations, tortures… les Sahraouis résistent à la machine carcérale marocaine

Alors que les prisonniers politiques sahraouis mettent leur vie en jeu pour réclamer l’eau, les soins et le droit de voir leurs familles, le Makhzen déploie derrière les barreaux sa mécanique de domination : il isole les corps, impose le silence, épuise les familles et transforme la prison en prolongement brutal de sa politique coloniale au Sahara occidental.

Par Kahina Hammoudi 

Au quatrième jour de grève de la faim à la prison centrale de Kénitra, les témoignages recueillis auprès des proches des détenus sahraouis décrivent une situation d’alerte. Isolement de Hassan Dah dès le début du mouvement, appels téléphoniques coupés pour les autres grévistes, rupture du lien avec les familles, et, selon ces mêmes sources, restrictions concernant l’accès à l’eau et au sucre : la réponse rapportée de l’administration carcérale marocaine ne ressemble pas à un accompagnement médical et humain de la grève. Elle ressemble à une stratégie d’épuisement.

Ces pratiques constituent une atteinte grave aux droits fondamentaux des personnes privées de liberté. Refuser l’eau à une personne en grève de la faim, l’isoler ou la couper de ses proches ne saurait être présenté comme une simple mesure de gestion pénitentiaire. C’est ajouter à la souffrance volontaire de la grève une pression administrative destinée à briser la détermination des détenus, à les épuiser physiquement et à étouffer leur voix.

Derrière le vocabulaire administratif et sécuritaire, se dessine une méthode de coercition : punir la protestation, fragiliser les corps, rompre les solidarités et maintenir les familles dans l’angoisse. Loin d’assurer la protection des détenus, ces pratiques transforment la prison en outil de répression politique.

À Kénitra, la grève de la faim face à la machine carcérale du Makhzen

La grève de la faim est rarement un choix de facilité. C’est le geste de celles et ceux qui estiment que les recours ordinaires ont cessé de produire des effets : lettres sans réponse, plaintes sans suite, demandes de transfert ignorées, familles éloignées, soins contestés, audiences repoussées ou promesses institutionnelles non tenues.

Pour les détenus sahraouis du groupe de Gdeim Izik, la grève de la faim est avant tout une alarme. Elle signale que l’enfermement ne se résume pas à la privation de liberté. Il devient un dispositif de pressions multiples : éloignement géographique, surveillance constante, isolement, difficultés de communication et dépendance totale à une administration qui contrôle l’accès au téléphone, aux visites, aux soins, à l’information et aux besoins élémentaires.

Neuf prisonniers sahraouis ont entamé, le 23 septembre 2026, une grève de la faim illimitée dans plusieurs établissements, en demandant notamment leur rapprochement de leurs familles, le respect de leurs droits fondamentaux et l’application des recommandations des Nations unies les concernant.

Isolement, silence, privations : les méthodes d’une répression sans aveu

L’isolement est souvent présenté par les administrations pénitentiaires comme une mesure technique, temporaire ou sécuritaire. Mais pour un prisonnier politique en grève de la faim, il peut devenir un instrument de répression particulièrement brutal. Il éloigne le détenu des autres grévistes, rompt les solidarités, rend plus difficile l’observation de son état physique et laisse les familles dans l’incertitude.

Couper les appels téléphoniques va dans le même sens. Sans lien avec l’extérieur, les détenus perdent un soutien moral essentiel et les proches ne peuvent plus vérifier leur situation. Le silence imposé devient alors une seconde cellule, invisible mais redoutable. Il ne frappe pas seulement le prisonnier : il atteint toute sa famille, qui vit dans l’angoisse de ne pas savoir si son proche reçoit de l’eau, des soins ou une assistance médicale appropriée.

Les Règles Nelson Mandela des Nations unies rappellent que la restriction d’eau ou de nourriture ne peut être utilisée comme sanction disciplinaire. Le CNDH marocain souligne lui-même cette interdiction dans sa présentation des droits des personnes privées de liberté. 

Les règles marocaines existent — sauf pour les Sahraouis qui résistent

L’un des aspects les plus accablants de cette affaire est que les principes invoqués par les détenus ne viennent pas seulement des textes internationaux. Ils figurent aussi dans les documents officiels marocains.

Le guide élaboré par le Conseil national des droits de l’homme et la Délégation générale à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion reconnaît que la décision d’un détenu d’entamer une grève de la faim doit être respectée. Il précise qu’un détenu ne doit pas être puni ni forcé à cause de cette décision et proscrit l’usage de moyens disciplinaires ou coercitifs contraires aux normes applicables.

Ce texte officiel pose une question dérangeante aux autorités du makhzen : ces règles s’appliquent-elles effectivement à tous les détenus ou deviennent-elles négociables lorsqu’il s’agit de Sahraouis condamnés dans des dossiers à forte dimension politique ?

Le Maroc ne peut pas réclamer le respect de ses guides, de ses institutions et de sa législation tout en laissant les personnes concernées dénoncer l’isolement, les coupures de communication et les privations. La crédibilité d’une règle ne se mesure pas à son existence sur papier. Elle se mesure à son application lorsque l’État est confronté à une contestation qu’il juge dérangeante.

Gdeim Izik : des aveux sous torture, des procès contestés, des peines maintenues

Le dossier de Gdeim Izik reste l’un des symboles les plus puissants de la criminalisation de la contestation sahraouie. Après le démantèlement violent du camp de protestation de Gdeim Izik, en novembre 2010, des militants sahraouis ont été arrêtés, poursuivis et lourdement condamnés. Plusieurs d’entre eux ont dénoncé des arrestations arbitraires, des interrogatoires sous contrainte et des aveux obtenus dans des conditions qu’ils qualifient de torture.

Bachir Khadda fait partie de ces détenus. Condamné dans le cadre de cette affaire, il affirme que ses déclarations ont été arrachées alors qu’il était détenu les yeux bandés et menotté. Il conteste également avoir été présent sur le campement au moment des faits qui lui sont imputés. Ces allégations ont nourri, depuis des années, les demandes d’enquête indépendante et les appels à revoir des procédures judiciaires dénoncées comme profondément viciées.

La Fédération internationale pour les droits humains a rapporté les dénonciations de détenus de Gdeim Izik concernant la torture, les violences physiques et psychologiques, l’isolement, les difficultés d’accès aux soins et les atteintes au droit de visite. Ces éléments ne peuvent être écartés sous prétexte qu’ils embarrassent le Maroc. Ils exigent des investigations crédibles, indépendantes et accessibles aux victimes, aux familles et aux avocats.

Bachir Khadda : l’arbitraire reconnu par l’ONU, l’enfermement maintenu par Rabat

En 2023, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire s’est prononcé sur le cas de 18 détenus sahraouis liés à Gdeim Izik, parmi lesquels figurent Bachir Khadda, Naâma Asfari et plusieurs autres prisonniers de longue durée. Dans son avis no 23/2023, le Groupe de travail a considéré que leur détention relevait de plusieurs catégories de détention arbitraire et a demandé au Maroc de prendre les mesures nécessaires pour y remédier, notamment par leur libération immédiate et l’octroi d’un droit à réparation.

Ce n’est pas une prise de position militante. C’est une conclusion émise par un mécanisme spécial des Nations unies après examen du dossier et des éléments soumis par les parties. Pourtant, les détenus restent en prison. Certains sont transférés d’un établissement à l’autre, loin de leurs proches, alors que la recommandation centrale — mettre fin à une privation de liberté jugée arbitraire — demeure sans effet visible.

Cette situation révèle une réalité politique : les engagements internationaux sont volontiers cités dans les forums diplomatiques, mais leur portée semble s’effacer lorsque les personnes concernées sont des Sahraouis qui contestent l’autorité marocaine sur leur territoire.

Éloigner les détenus, épuiser les familles, étouffer les voix sahraouies

La dispersion des détenus sahraouis dans les prisons marocaines constitue une autre dimension essentielle de leur combat. Kénitra, Tiflet, Aït Melloul, Salé, El Aaiún : ces noms dessinent une géographie pénitentiaire qui sépare les prisonniers de leurs familles et complique chaque visite.

Pour des proches vivant au Sahara occidental, rejoindre les prisons du nord ou du centre du Maroc suppose des trajets longs, onéreux et physiquement éprouvants. Des familles aux ressources limitées doivent choisir entre payer un déplacement, subvenir aux besoins du foyer ou financer l’assistance juridique. Certaines visites deviennent rares ; d’autres deviennent impossibles. La prison se prolonge alors au-dehors : elle frappe les mères, les pères, les enfants et les conjoints.

L’éloignement ne relève donc pas seulement d’une question logistique. Il peut fonctionner comme une peine collective. Il isole le détenu de sa communauté, épuise financièrement ses proches et réduit la capacité des familles à alerter, documenter ou mobiliser autour de son sort.

Les détenus Sahraouis en grève réclament précisément leur transfert vers des établissements plus proches de leurs familles. Les autorités pénitentiaires marocaines ont affirmé que certaines contraintes de classification des établissements limiteraient ces transferts, tout en annonçant le transfert d’un détenu à Laâyoune. Cette explication ne dissipe pas le problème : elle confirme au contraire qu’un transfert est possible et rend indispensable une transparence totale sur les critères appliqués à chaque prisonnier.

Derrière les murs du royaume, les garanties internationales restent sans effet

Le Makhzen a ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Convention contre la torture. Ces engagements impliquent des obligations concrètes : prévenir la torture, enquêter sérieusement sur les plaintes, protéger la dignité des détenus, garantir des soins adaptés et veiller à ce que la détention ne devienne pas un espace soustrait au regard du droit.

Les détenus sahraouis ne réclament pas un privilège. Ils réclament l’application de ces garanties : accès à l’eau, maintien des contacts familiaux, soins médicaux réels, protection contre l’isolement punitif, transferts humains et transparents, enquête sur les tortures, respect des décisions et recommandations internationales.

Le Makhzen face à son hypocrisie : proclamer les droits, organiser leur négation

La crise actuelle met le pouvoir marocain face à ses propres contradictions. D’un côté, il existe des textes officiels, des institutions de droits humains, des engagements internationaux et un guide sur la gestion des grèves de la faim. De l’autre, des familles dénoncent isolement, coupures de communication, éloignement et privations dans les établissements qui détiennent les prisonniers sahraouis.

Un État de droit ne se juge pas à la qualité de ses brochures institutionnelles. Il se juge à sa manière de traiter les personnes les plus vulnérables, les plus impopulaires et les plus politiquement dérangeantes. Il se juge à ce qu’il fait lorsque des prisonniers, n’ayant plus d’autre recours, risquent leur vie pour être entendus.

Les Sahraouis emprisonnés ne sont pas des chiffres dans un registre pénitentiaire. Ce sont des hommes séparés de leurs enfants, de leurs parents et de leur terre ; des militants qui dénoncent des procès contestés ; des détenus dont la privation de liberté a été qualifiée d’arbitraire par un mécanisme des Nations unies ; des grévistes de la faim qui exigent d’être traités comme des êtres humains.

Face à la machine carcérale marocaine, leur résistance demeure une accusation. Elle rappelle que la dignité ne se négocie pas, que le silence imposé ne fait pas disparaître les violations, et que les barreaux ne peuvent pas effacer une revendication de justice.

K. H. 

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page