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L’Algérie et KBR, vers une ingénierie pétrolière nationale ?

Par Kahina Hammoudi 

La reprise de la coopération entre l’Algérie et l’américaine KBR ne se limite pas à un simple contrat d’ingénierie de plus. Derrière l’annonce, une question stratégique se pose : le pays parviendra-t-il, cette fois, à transformer une expertise étrangère en savoir-faire algérien durable ?

Une rencontre qui relance un vieux partenariat

La rencontre du 2 septembre entre le ministre de l’Énergie et des Mines, Mohamed Arkab, et une délégation de KBR a remis sur le devant de la scène énergétique une entreprise que l’Algérie connaît depuis longtemps. Le vice-président développement des affaires de KBR, Alp Tugay Korum, ainsi que le responsable des solutions technologiques durables, Jay Ibrahim, ont fait le déplacement, en présence du PDG de Sonatrach, Noureddine Daoudi.

Les discussions ont porté sur l’ingénierie, la gestion de projets, les technologies avancées, ainsi que sur l’accompagnement de Sonatrach dans l’amont pétrolier et gazier et dans la pétrochimie. Mais l’élément qui retient l’attention va au-delà de l’exécution de projets ponctuels : KBR s’est dite disposée à créer une structure dédiée à l’ingénierie et à la gestion de projets au niveau national, en s’appuyant sur des compétences locales et internationales.

Ce n’est pas une première rencontre entre deux inconnus. KBR revendique une présence en Algérie remontant à plus de 45 ans. Elle avait notamment décroché en 2017 un contrat d’ingénierie, d’approvisionnement et de gestion de la construction pour des installations gazières à In Salah et In Amenas, en partenariat avec un bureau d’études algérien. En 2019, elle avait également obtenu un contrat d’ingénierie de base pour le projet de redéveloppement du gisement de Rhourde El Khrouf, aux côtés de Sonatrach et de Cepsa.

Ce qui change aujourd’hui, ce n’est donc pas la présence de KBR en Algérie, mais l’ambition affichée d’y installer une présence plus stable, structurée autour d’un pôle d’ingénierie permanent plutôt que de contrats limités dans le temps.

La valeur réelle est dans le transfert de technologie

Sollicité sur le sujet, le professeur Sari Nasreddine, secrétaire général du Centre algérien d’études économiques et de recherche sur les questions de développement local, souligne l’importance particulière de ce retour, compte tenu de l’historique de KBR dans le pays. Selon lui, « le calendrier de cette coopération coïncide avec l’élargissement des ambitions algériennes en matière de production pétrolière et gazière, de valorisation locale des hydrocarbures et de développement des industries de transformation et de la pétrochimie ».

L’expert insiste sur un point central : « la valeur de cette coopération ne réside pas seulement dans le recours à l’expertise d’une entreprise mondiale, mais dans la capacité de l’Algérie à faire entrer cette technologie et ce savoir-faire dans son propre tissu industriel ». Il met en avant les compétences de KBR en ingénierie numérique, en analyse de données et en intelligence artificielle, ainsi que ses technologies liées à l’hydrogène et à la décarbonation.

Cette lecture trouve un appui concret dans les données publiées par KBR elle-même, qui a développé en 2026 une plateforme numérique fondée sur l’intelligence artificielle pour analyser les données des actifs industriels, optimiser l’exploitation, réduire les coûts et améliorer la fiabilité des installations. L’entreprise met également en avant ses solutions en ingénierie numérique, en jumeaux numériques et en analyse de données.

D’un bureau d’ingénierie à une base d’expertise algérienne

Pour Sari Nasreddine, la disposition de KBR à créer une structure d’ingénierie et de gestion de projets en Algérie représenterait, si elle se concrétise, l’élément le plus significatif de cette nouvelle étape. Une telle structure pourrait, selon lui, « ouvrir la voie à l’emploi et à la formation d’ingénieurs et de techniciens algériens, ainsi qu’à l’implication de bureaux d’études, d’entreprises et de sous-traitants locaux dans les grands projets ».

L’objectif serait de permettre à l’expertise de s’accumuler à l’intérieur du pays plutôt que de repartir à l’étranger à la fin de chaque projet. Mais l’expert précise que cet objectif suppose que le transfert de connaissances devienne une composante explicite du modèle de partenariat, à travers des programmes de formation spécialisés, l’implication des compétences algériennes dans la conception, la gestion de projets et les décisions techniques, ainsi qu’un élargissement de la coopération avec les universités et les centres de recherche.

Cette vision rejoint la politique affichée par Sonatrach en matière de contenu local. La compagnie nationale s’est fixé pour objectif d’atteindre 55 % de contenu local à l’horizon 2030, à travers le développement du tissu industriel national, des compétences algériennes et de la participation des entreprises locales à la fourniture de biens et de services.

Une stratégie qui dépasse la simple hausse de production

Les enjeux ne se limitent pas à l’augmentation des volumes de pétrole et de gaz produits. Ils touchent aussi à l’amélioration du rendement des gisements et des installations, à la réduction des délais et des coûts d’exécution des projets, ainsi qu’à l’orientation d’une part croissante des ressources vers la transformation et l’industrialisation.

Cette orientation s’inscrit dans le plan à moyen terme 2026-2030 de Sonatrach, centré sur le renforcement de l’exploration et de la production ainsi que sur le maintien des réserves tout au long de la chaîne des hydrocarbures. La volonté algérienne d’attirer investissements et partenariats dans l’amont se traduit d’ailleurs par les contrats signés dans le cadre de l’Algeria Bid Round 2024 : Sonatrach et ALNAFT ont conclu cinq contrats d’hydrocarbures en 2025, dans le cadre de la loi n° 19-13 relative aux hydrocarbures.

Parallèlement, plusieurs projets récents traduisent la volonté de l’État de développer des chaînes de valeur allant au-delà de la simple extraction. En mai 2026, Sonatrach a signé un contrat de type EPC pour développer la deuxième phase du gisement de Hassi Bir Rekaiz, tandis qu’en août 2026, des contrats EPC ont été signés pour la réalisation des installations du projet intégré des phosphates, incluant la transformation du phosphate et la production d’engrais.

Ingénierie oui, mais pas automatiquement l’amont

La coopération dans le domaine de l’ingénierie ne signifie pas pour autant que KBR deviendra automatiquement un contractant pour l’exploitation des gisements algériens. La loi sur les hydrocarbures n° 19-13 impose en effet une qualification préalable pour exercer des activités amont, et ALNAFT précise que la recherche et l’exploitation restent soumises à qualification et à participation dans le cadre des contrats d’hydrocarbures, selon les procédures légales en vigueur.

Le pari algérien avec KBR semble donc se situer aujourd’hui avant tout sur le terrain de l’ingénierie, de la technologie, de la gestion de projets et du transfert de connaissances, toute entrée future dans des contrats amont restant conditionnée au cadre légal et réglementaire propre aux hydrocarbures.

Le vrai test se mesurera dans la durée

Le retour de KBR sur le devant de la scène algérienne représente une opportunité pour Sonatrach comme pour le secteur industriel national, à un moment où les projets de développement de la production et de renforcement des industries de transformation et de la pétrochimie se multiplient. Mais la valeur réelle de ce partenariat dépendra de la capacité de l’Algérie à dépasser le modèle du recours ponctuel à une expertise étrangère pour des projets déterminés, au profit d’un modèle de partenariat industriel fondé sur le transfert de technologie, l’ancrage du savoir-faire et le renforcement des capacités locales.

Un projet réalisé avec une expertise étrangère peut s’achever avec la fin du contrat. La connaissance transmise à l’ingénieur et au technicien algériens, l’expérience acquise par les entreprises, les bureaux d’études et les sous-traitants nationaux, ainsi que les liens tissés avec les universités et les centres de recherche, se transforment en revanche en un capital industriel capable de s’accumuler et d’être réinvesti dans les projets futurs.

Dans cette perspective, l’enjeu ne porte pas uniquement sur ce que KBR peut apporter aux projets actuels de Sonatrach, mais sur ce qu’elle peut apporter à la capacité de l’Algérie à concevoir, gérer et exécuter, à l’avenir, ses propres projets énergétiques et industriels, avec davantage d’autonomie et d’efficacité. Plus le taux d’intégration locale progressera, plus la participation des compétences et des entreprises algériennes s’élargira, et plus le transfert de technologie deviendra une composante réelle du partenariat, plus les chances augmenteront de voir cette coopération se transformer en valeur ajoutée nationale durable plutôt qu’en simple expertise importée.

Le véritable test de ce retour de KBR ne se mesurera donc pas au nombre de projets réalisés en Algérie, ni au volume des investissements engagés, mais à ce qui restera, une fois chaque projet achevé, en termes d’expertise, de technologie, de compétences et de capacités industrielles ancrées dans le pays.

K. H. 

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