Émirats arabes unis : la fin de l’impunité ? Le rôle trouble d’Abu Dhabi du Yémen au Soudan
Cet article analyse le rôle controversé des Émirats arabes unis dans les conflits au Yémen, au Soudan et dans la région de la mer Rouge, en mettant en lumière leurs interventions, les guerres par procuration et les enjeux liés aux ventes d’armes et aux ports stratégiques.
Par Kahina Hammoudi
À force de jouer les pompiers pyromanes sur plusieurs fronts, les Émirats arabes unis se retrouvent sous le feu des critiques. Du Yémen au Soudan, en passant par la mer Rouge et le Somaliland, Abu Dhabi voit ses manœuvres opaques mises à nu, dénoncées à l’ONU et désormais questionnées au Congrès américain. L’ère de l’impunité semble toucher à sa fin.
Les Émirats, petit État, grandes ambitions déstabilisatrices
À coups de pétrodollars et de mercenaires, les Émirats arabes unis ont longtemps cru pouvoir s’installer durablement dans la cour des grands. Leur méthode est désormais connue : financer des milices, soutenir des factions armées, remodeler des États en crise pour y projeter leurs intérêts sécuritaires, économiques et géopolitiques, le tout sous parapluie occidental et israélien.
Libye, Sahel, Soudan, Yémen, Corne de l’Afrique, Somaliland : la liste des terrains d’ingérence d’Abu Dhabi s’allonge. Mais la mécanique se grippe. Le Conseil de sécurité de l’ONU commence à pointer du doigt ce rôle déstabilisateur. L’image policée d’un « partenaire fiable » s’effrite au profit d’un portrait bien plus sombre : celui d’un acteur hyper-interventionniste, prêt à atomiser des États fragiles pour contrôler ports, routes maritimes et ressources.
Yémen : la fracture avec Riyad éclate au grand jour
Le Yémen reste le précédent le plus emblématique. Au départ, les Émirats se greffent à l’intervention saoudienne comme alliés disciplinés. Très vite, ils bifurquent et jouent leur propre partition.
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Soutien assumé à des milices séparatistes du Sud.
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Mise en place de structures parallèles aux forces soutenues par Riyad.
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Agenda sécuritaire et économique propre, en rupture avec la ligne saoudienne.
Résultat : la coalition dite « arabe » vole en éclats. L’Arabie saoudite, après avoir multiplié les avertissements, finit par réagir avec fermeté. Les forces liées aux Émirats essuient au Yémen un sérieux revers face à l’armée saoudienne. Au-delà du camouflet militaire, c’est un signal politique : même au sein du camp pro-occidental, la patience vis-à-vis des aventures émiraties a des limites.
Soudan : la guerre par procuration qui embarrasse Washington
Le Soudan est aujourd’hui le théâtre le plus explosif pour Abu Dhabi. Khartoum accuse ouvertement les Émirats d’alimenter les Forces de soutien rapide (FSR), mises en cause pour des massacres de masse. Dans ce contexte, des élus démocrates au Congrès américain relancent le débat sur les ventes d’armes aux Émirats arabes unis.
Au cœur de leurs inquiétudes :
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Le risque de transferts d’armes américaines vers des milices responsables de crimes de guerre.
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Le soutien logistique et financier émirati à des acteurs qui démembrent l’État soudanais.
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La perspective d’une déstabilisation durable d’un pays déjà ravagé.
Darfour, Khartoum, axes menant à la mer Rouge : chaque zone devient un enjeu stratégique où se croisent ambitions émiraties, calculs saoudiens et inertie occidentale. Pour une partie du Congrès, continuer à livrer des armes à Abu Dhabi revient à cautionner une politique du fait accompli, dont les populations soudanaises paient le prix le plus lourd.
Somaliland et mer Rouge : la prochaine ligne de fracture
Autre foyer d’inquiétude : le Somaliland, région autoproclamée indépendante de la Somalie, en pleine zone grise juridique et politique. Ici encore, les Émirats avancent masqués, via :
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Négociation de concessions portuaires stratégiques.
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Projets de bases militaires au bord des routes maritimes essentielles.
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Accords sécuritaires opaques, non reconnus au niveau international.
Le tout se déroule dans un environnement déjà fragilisé, aux portes d’un Soudan en décomposition, sur une mer Rouge devenue un axe vital pour le commerce mondial. Le Somaliland risque de se transformer en laboratoire d’un interventionnisme discret mais structurant, où Abu Dhabi testerait de nouveaux outils de projection de puissance à faible coût politique.
Washington face à ses contradictions
La question posée au Congrès américain dépasse de loin le cas soudanais. Elle touche au cœur du logiciel stratégique de Washington : peut-on continuer à armer massivement des régimes autoritaires en espérant les «contenir» par des contrats d’armement et quelques lignes rouges diplomatiques ?
Les derniers conflits apportent une réponse cruelle :
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Plus ces régimes sont armés, plus ils s’émancipent des agendas occidentaux.
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Ils redessinent unilatéralement des cartes régionales, sans égard pour le droit international.
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Ils nourrissent des guerres périphériques dont les États-Unis prétendent ensuite se distancier.
Au Yémen, au Soudan, et bientôt peut-être au Somaliland, les armes américaines et européennes ont alimenté des dynamiques de fragmentation étatique que les chancelleries occidentales feignent de découvrir après coup.
Vers la fin de l’impunité émiratie ?
Suspendre les ventes d’armes aux Émirats arabes unis ne serait pas une simple posture morale. Ce serait reconnaître, tardivement, qu’un désordre régional a été largement alimenté par des décennies de complaisance envers des partenaires jugés « stratégiques ».
Les signaux d’alerte se multiplient :
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Dénonciations au Conseil de sécurité de l’ONU.
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Frictions publiques avec l’Arabie saoudite sur le Yémen.
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Pressions croissantes au Congrès américain sur le dossier soudanais.
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Inquiétudes grandissantes autour du Somaliland et de la mer Rouge.
La roue tourne pour Abu Dhabi et pour son homme fort, Mohamed Ben Zayed. L’architecture de crises qu’ont contribué à bâtir les Émirats du Yémen au Soudan est en train de se retourner contre eux, tout en laissant derrière elle des États exsangues et des sociétés brisées.
Reste une question centrale, que ni Washington ni ses alliés n’ont encore affrontée : jusqu’où laissera-t-on des puissances moyennes, surarmées et délégitimées, redessiner le destin de peuples entiers à huis clos, sous couvert de «partenariats stratégiques» et de «lutte contre le terrorisme» ?
K. H.




