La Nouvelle de la semaine: « Lola, dis-moi tout ! »

L’immeuble dans lequel habite Lola, c’est son surnom, est mitoyen à trois autres bâtisses.

Son appartement est situé au septième étage. Il est traversant, donc très lumineux et agréable toutefois, le réel avantage, c’est qu’il a deux façades, ce qui ne déplait pas à Lola qui a des yeux et des oreilles partout. La mujer a trois voisins de palier mais seuls deux d’entre eux occupent le leur à plein temps, le troisième vit à l’étranger.

Mahdi est célibataire. Il vit au Portugal. Sa mère lui rend visite toutes les fois où il rentre de Porto. Par l’œil de bœuf, Lola bave de jalousie quand elle le voit accompagner sa mère jusqu’à l’ascenseur, les bras chargés de cadeaux.

Omar le mari de Lola travaille dans une usine de produits laitiers. Dans son sac à dos, il y a toujours des yaourts et de petites briques de lait qu’il a du mal après, à caser dans son réfrigérateur. Chez lui, il y a tellement de laitages qu’il pourrait achalander la superette d’en bas.

Leur fils ainé en pleine croissance a déjà les épaules voutées et un bidon bien rond qui en dépit des exercices physiques forcés sur le tapis de la maison, n’a pas pu perdre un gramme. Il en est de même pour leur cadette dont les joues bien saillantes en disent long sur sa consommation abusive des yaourts et des fromages que Omar introduit tous les jours discrètement dans son sac juste avant de quitter la laiterie.

Lola, elle, travaille à la poste, au guichet des colis. Son emploi du temps est plutôt souple. Elle aime son travail, elle est tout le temps en contact avec les gens de toutes les conditions sociales mais ceux qu’elle préfère, ce sont ceux qui ont des enfants ou un parent proche qui vivent à l’étranger.

Tout comme son conjoint, elle rentre toujours à la maison avec un Tote bag bien rempli. On serait tenté de dire qu’elle est atteinte de syllogomanie parce qu’elle a carrément du mal à fermer le grand placard mural de la cuisine.

En vérité, Il ne se passe pas un jour sans qu’une cliente ou un client lui rapporte un paquet de café, du chocolat ou des biscuits d’outre-mer. Des cadeaux ? Non. Elle est comme ça Lamia, elle ose, elle demande, c’est pour elle presque un droit.

– D’où diable les Abdelhadi ramènent-ils tout cet argent ? Ils ont récemment refait toute la maison !
Affalé sur le divan, Omar est absorbé par la rencontre qui met en jeu l’équipe du Barça et le Real Madrid. Lola ne le lâche pas :
– Omar tu m’écoutes ?
– Mais oui bien sûr. La semaine dernière Djalil m’a justement dit qu’ils avaient vendu un terrain au bled qui leur a rapporté gros.
– Au lieu de changer de voiture, ils effectuent encore des travaux. Ils veulent juste imiter Warda et Nassim. Au fait, ils sont rentrés hier matin d’Istanbul. On m’a dit qu’ils avaient passé leurs vacances à Izmir. Ils peuvent se le permettre. Rien à dire, Warda est une femme très généreuse, elle m’a promis une grosse boite de Loukoum
– Et elle te l’a donnée ?
– Non, elle a rendez-vous aujourd’hui chez sa gynécologue. Elle attend son troisième enfant.
– Elle te l’a dit ?
– Non ! elle est gentille mais c’est une cachottière. Nadia, la voisine du quatrième étage, tu la connais, c’est celle qui traine un cancer de l’estomac, m’a dit qu’avant de partir en vacances, elle avait à travers le mur de sa chambre entendu Warda essayer de se faire vomir. Juste après, elle l’a entendue dire à son mari, en montant dans l’ascenseur, qu’elle avait des nausées.

Lola est une quadragénaire. Petite de taille, rondelette, ses yeux sont verts et très petits. Elle porte de grosses lunettes de vue qui cachent la moitié de son visage. Elle n’a pas toujours habité ce quartier. Mais depuis qu’elle y vit, elle connait le nom de tous les voisins.

A la poste, très souvent les clients se plaignent de son laxisme et de sa proverbiale curiosité. Omar et elle mènent une vie plate. Ils ne sortent ensemble que pour se rendre chaque week-end au marché.

Omar joue souvent aux dominos avec quatre de ses voisins fraichement retraités. L’un d’entre eux est veuf, il vient de perdre son épouse. Lola lui remet parfois un plateau de « Victuailles » sans jamais manquer de lui dire qu’il serait préférable pour lui de se trouver une femme pour ne pas finir ses jours dans la solitude. Farouk a beau lui dire à chaque fois que c’est le cadet de ses soucis, elle le relance quand même. Entre elle et Omar, c’est loin d’être le grand amour.

Tous les voisins le savent mais Lamia indiscrète qu’elle est, ne lâche personne. Ses motivations personnelles sont empreintes de jalousie et d’envie. Elle éprouve en permanence un besoin quasi vital de trouver du négatif chez les autres. Elle veut tout contrôler, savoir qui vient et qui part. Mais d’elle, personne ne sait rien.

Un vendredi après midi pourtant, alors que tout le monde faisait la sieste, des bruits s’élevèrent au septième étage. Une femme en hidjab toquait à la porte de Lola qui refusait d’ouvrir. La femme criait:
– Laisse-nous vivre en paix. Arrête de te mêler de tout, arrête de tourner la tête de ma fille, tu es un monstre Lola.
Lamia avait fait la morte. Aucune réaction. Rien !

La femme en question n’était autre que l’ex-belle-sœur de Lamia. Face à l’indifférence de Lola, elle s’était mise à crier tellement fort que les voisins sont montés voir ce qu’il se passait au septième étage.

Inquiet, un voisin a fini par appeler la police. Ce qui aurait pu n’être qu’une discorde familiale s’est transformée en un conflit inextricable.
Lola a fini par ouvrir la porte. Tous les voisins étaient là.

C’est l’histoire de l’arroseur arrosé. Elle qui avait toujours fouiné sans relâche dans la vie des autres, avide de découvrir un secret bien gardé pour mieux le divulguer, était devenue la risée du quartier.

Profitant d’un moment d’inattention, ladite belle sœur s’est jetée sur elle. Dans un élan de solidarité, Omar avait violemment poussée la femme qui tomba en arrière et perdit connaissance.

Avant l’arrivée des agents de police, elle était déjà morte. Omar a été poursuivi pour homicide involontaire. La famille de Lola lui a définitivement tourné le dos, ses voisins l’avaient mise en quarantaine. Depuis cet accident fatal, elle rasait les murs. Elle était devenue l’objet de moquerie de la manière la plus cruelle. La roue avait tourné.

Nahla Rif

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