A la Une

Transferts scolaires : quand la numérisation se heurte au mur des établissements

Par Kahina Hammoudi 

Ils habitent à dix minutes à pied de l’école. Ils remplissent toutes les conditions exigées. Et pourtant, leur demande de transfert reste bloquée. Le témoignage recueilli cette semaine résume à lui seul le malaise que vivent de nombreux parents algériens depuis le lancement de la plateforme numérique Awliya.

Une mère de deux enfants raconte son parcours du combattant. Sa famille réside à quelques minutes de marche de plusieurs établissements scolaires du quartier à Château Neuf dans la commune d’El Biar, dans la wilaya d’Alger . Elle a déposé, dans les délais, une demande de transfert pour ses deux enfants via la plateforme dédiée. La réponse ? Tantôt «pas de place disponible», tantôt «conditions non remplies» — alors que la seule condition officiellement exigée est de résider dans le secteur géographique de l’établissement demandé, un fait que la famille peut prouver sans difficulté. » La rentrée scolaire n’est pas à l’ordre du jour pour mes enfants. Aujourd’hui alors que les élèves se sont dirigés vers leurs établissements. Moi mes enfants se sont contentés de les contempler par les fenêtres. C’est un sentiment coléreux que j’ai car les premières demandes ont été refusées et aujourd’hui encore je viens de voir un autre refus. Je ne sais plus quoi faire. Et même si mes enfants finiront par se diriger vers les bancs en retard c’est pénalisant pour eux », avoue la maman avant d’ajouter « j’ai envoyé ma demande au lycée Mentouri. Ils ont refusé ma demande pour manque de place pédagogique. J’ai déposé par la suite au lycée Bouatoura. Idem. Que dois-je faire maintenant ? Déscolarisé mon fils ? « . 

Ce cas n’est pas isolé. Sur les réseaux sociaux et dans les cours d’école, de plus en plus de parents racontent la même mésaventure : un dossier complet, un justificatif de résidence en bonne et due forme, et malgré tout, une fin de non-recevoir dont la motivation réelle reste floue.

Le message du ministère de l’Éducation nationale est sans ambiguïté. Les demandes de transfert d’un établissement à un autre doivent transiter exclusivement par le système d’information du secteur, via l’espace parents accessible sur awlyaa.education.dz ou le portail Dzair Digital Services. Le parent ou tuteur légal y dépose sa demande à distance, en joignant un document attestant de sa résidence dans le secteur géographique de l’établissement d’accueil — ou, le cas échéant, un rapport médical justifiant une prise en charge particulière.

Le ministère est allé plus loin en précisant que tout transfert effectué en dehors de ce système est considéré comme nul et non avenu, et que le directeur de l’établissement d’accueil dispose d’un délai de 48 heures pour examiner la demande et donner son avis via son propre compte sur le système. L’objectif affiché est limpide : éviter les déplacements physiques des familles vers les établissements, et donc les négociations de couloir, les passe-droits et les traitements de faveur qui pouvaient s’y jouer.

Sur le papier, la procédure ne laisse donc aucune place à l’appréciation subjective d’un chef d’établissement une fois que le critère géographique est rempli. Dans les faits, plusieurs parents rapportent que certains directeurs continuent de recevoir des familles en personne, ou opposent des refus qui ne s’appuient sur aucun critère objectif communiqué.

Ce décalage entre l’intention et le terrain interroge d’autant plus que le Président de la République Tebboune a fait de la numérisation un axe central de son discours contre la bureaucratie. Lors de plusieurs de ses interventions, le président Abdelmadjid Tebboune a défendu l’idée que la numérisation constitue un des mécanismes nécessaires pour lutter contre la corruption et la bureaucratie, un outil qui, selon ses mots, «ne ment pas, ne falsifie pas les données». Il a également estimé que l’absence de numérisation relevait d’«un acte délibéré» susceptible d’entretenir des pratiques de favoritisme, promettant que le passage au numérique se ferait «avec volonté ou par la force».

Plus récemment, en Conseil des ministres, le président a rappelé que la numérisation devait demeurer «le seul moyen à même de garantir la transparence et de lutter efficacement contre la bureaucratie» dans l’ensemble des secteurs, éducation comprise.

C’est précisément cette logique qui a présidé à la création de la plateforme Awliya pour les transferts scolaires : remplacer l’arbitraire d’un guichet par la traçabilité d’un dossier numérique, où chaque pièce justificative et chaque décision est horodatée et consultable.

Un principe qui ne suffit pas s’il n’est pas appliqué

Reste que la meilleure des plateformes ne vaut que par la rigueur de son application. Si des directeurs d’établissement continuent, dans certains cas, à opposer des refus non motivés à des familles pourtant éligibles, c’est bien l’esprit du dispositif — et la promesse présidentielle d’une administration plus transparente — qui se trouve mis à mal.

Les parents concernés demandent aujourd’hui davantage de clarté : un accusé de réception systématique, une motivation écrite en cas de refus, et un mécanisme de recours clairement identifié auprès de la direction de l’éducation de wilaya. Sans ces garde-fous, le risque est que la numérisation, censée fermer la porte aux passe-droits, en laisse une entrouverte — celle du silence administratif.

K. H. 

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page