Pegasus, Ceuta, tortures : les aveux qui achèvent de dévoiler le visage du Makhzen

Par Kahina Hammoudi
Il y a des révélations qui ne surprennent que ceux qui refusaient de voir. Les déclarations de Mehdi Hijaouy, ancien numéro deux du renseignement extérieur marocain (DGED) aujourd’hui en fuite, confirment ce que beaucoup dénonçaient depuis des années sans être entendus : derrière la façade lisse du «Maroc stable et responsable» que Rabat vend à ses partenaires occidentaux, c’est un appareil sécuritaire tentaculaire, contrôlé par une poignée d’hommes autour du trône, qui décide de tout — jusqu’à l’usage de vagues migratoires entières comme arme de chantage diplomatique.
Deux noms, un système
Dans un entretien accordé au Canard enchaîné, Hijaouy met en cause frontalement les deux piliers du Makhzen sécuritaire : Abdellatif Hammouchi, l’homme qui cumule police et renseignement intérieur, et Fouad Ali El Himma, conseiller de l’ombre de Mohammed VI que l’on surnomme, à raison, le «vice-roi». Sa question suffit à démonter le récit officiel : comment des milliers de personnes auraient-elles pu converger vers la frontière de Ceuta sans que ces deux hommes, qui contrôlent chaque rouage de l’appareil sécuritaire du royaume, en soient informés ? La réponse, selon l’ancien haut fonctionnaire, est sans ambiguïté : cette «crise migratoire» n’en était pas une. C’était une opération pensée, dirigée depuis Rabat, pour déstabiliser le gouvernement espagnol — une manipulation de vies humaines réduites à de simples munitions dans un bras de fer diplomatique.

Pegasus : l’espionnage érigé en politique d’État
Le même système, verrouillé par les deux mêmes hommes, se retrouve derrière le scandale Pegasus. Selon le récit de Hijaouy, c’est directement à Hammouchi que des techniciens de la société israélienne NSO Group sont venus présenter, dès 2017, leur logiciel d’espionnage. Depuis, Hammouchi et El Himma en auraient gardé la main, avec les résultats que l’on connaît : Pedro Sánchez, chef du gouvernement espagnol, Emmanuel Macron, Édouard Philippe et une longue liste de journalistes français placés sous surveillance par un régime qui prétend, dans le même temps, cultiver des «relations d’exception» avec ces mêmes pays. L’espionnage n’est plus ici un dérapage isolé : c’est une politique d’État, décidée au sommet, dirigée contre des alliés autant que contre des voix critiques.
La torture, méthode ordinaire
Hijaouy est également revenu sur le calvaire de Zakaria Moumni, ce boxeur marocain qui affirme avoir été enlevé puis torturé après son arrestation en 2010 — un témoignage de plus qui vient s’ajouter à un dossier déjà lourd, où figure aussi le cas d’Abdelmoula El Hafidi, prisonnier politique sahraoui dont la justice a reconnu que le Maroc avait violé, à son endroit, la Convention internationale contre la torture. Le récit de l’ex-espion ne fait ainsi que confirmer une réalité documentée depuis longtemps par les organisations de défense des droits humains : au Maroc, la torture n’est pas l’exception qui échappe au système, elle en est un instrument de gouvernement.
Le rapport espagnol qui accable Rabat
Ces aveux tombent à point nommé, puisqu’ils recoupent point par point les conclusions d’un rapport de la police des frontières espagnole daté du 3 septembre : celui-ci pointe, selon Le Canard enchaîné, une «permissivité totale» des forces de sécurité marocaines dans le déclenchement de la crise de Ceuta, et leur attribue la responsabilité pleine et entière de la violation des frontières espagnole et européenne. Deux sources indépendantes — un rapport policier espagnol et le témoignage d’un ancien cadre du renseignement marocain lui-même — convergent donc désormais vers une même conclusion : la crise de Ceuta n’était pas un accident, mais une décision.
Un système, pas des dérapages isolés
Migrants instrumentalisés comme monnaie d’échange, chefs d’État étrangers espionnés, prisonniers politiques torturés : ce ne sont pas là des incidents isolés que l’on pourrait mettre sur le compte de quelques brebis galeuses. C’est la description, par un homme qui en a fait partie, du fonctionnement même du Makhzen — un pouvoir qui place la survie de ses intérêts stratégiques, à commencer par la question du Sahara occidental, au-dessus du droit international, des vies humaines et même de ses partenariats diplomatiques les plus vantés. À mesure que ces témoignages s’accumulent, il devient chaque jour plus difficile, pour les capitales européennes, de continuer à fermer les yeux sur les méthodes d’un régime qu’elles persistent pourtant à présenter comme un partenaire « fiable ».
K. H.




