L’APPO fait du transsaharien l’axe central de la souveraineté énergétique africaine

Par Lynda.N
La paralysie du détroit d’Ormuz depuis le 28 février 2026 et les bouleversements qu’elle a engendrés sur les marchés mondiaux de l’énergie ont conféré une résonance nouvelle à un projet longtemps relégué aux marges des agendas diplomatiques.
Le gazoduc transsaharien (TSGP), qui doit relier les gisements nigérians à l’Algérie en traversant le Niger sur plus de 4 000 kilomètres, s’impose désormais comme une infrastructure de premier ordre aux yeux des producteurs africains d’hydrocarbures.
C’est dans ce contexte de recomposition brutale des équilibres énergétiques mondiaux que le secrétaire général de l’Organisation africaine des producteurs de pétrole (APPO), Farid Ghezali, a pris la plume. Dans un éditorial récent intitulé “L’Afrique, pivot stratégique du nouvel échiquier énergétique”, il dresse un constat sans ambages. Le marché énergétique mondial traverse, selon lui, une “rupture historique”.
L’artère vitale du Golfe, qui achemine 20 % du pétrole mondial, soit 17 millions de barils par jour, et un tiers du GNL planétaire, se trouve paralysée par le conflit en cours. Ces chocs, avertit-il, “ne sont pas conjoncturels” et “redessinent durablement les équilibres géopolitiques et commerciaux de l’énergie pour la décennie à venir”.
Dans cette tourmente, l’Afrique occupe une position singulière. Forte de 715 trillions de pieds cubes de réserves gazières, soit 8 % des réserves mondiales, et de 125 milliards de barils de pétrole, le continent représente, aux yeux de l’APPO, une « variable d’ajustement indispensable » pour les marchés en quête de diversification.
La formule de Ghezali résume l’ambition portée par l’organisation africaine sur ce dossier sensible. L’Afrique, prédit-il, « ne sera pas seulement fournisseur. Elle sera l’architecte. »
Né dans les années 1970 dans les chancelleries nigérianes et algériennes, il a longtemps buté sur des obstacles considérables, parmi lesquels l’instabilité sécuritaire dans la bande sahélienne, l’incertitudes financières ou encore les complexités géopolitiques entre États riverains.
Pendant des décennies, il est resté à l’état de projet, régulièrement exhumé lors des sommets africains avant d’être remis en veille.
Sa crédibilité technique a pourtant été établie. Un cabinet de conseil américain mandaté pour en évaluer la faisabilité avait conclu à la viabilité économique et technique du projet, sous réserve d’un engagement ferme des États concernés et d’un cadre de financement structuré.
Cette étude, qui avait mis en lumière la capacité potentielle du pipeline à acheminer jusqu’à 30 milliards de mètres cubes de gaz annuellement vers l’Europe via le réseau algérien, avait également souligné la pertinence du tracé pour connecter les réserves du delta du Niger aux infrastructures existantes en Algérie, notamment à Hassi R’Mel.
Le rapport pointait cependant la nécessité d’un cadre juridique tripartite solide entre l’Algérie, le Nigeria et le Niger et, ainsi que d’une gouvernance de projet à même de rassurer les investisseurs institutionnels.
L’APPO a formellement inscrit l’accélération du TSGP parmi ses priorités stratégiques. La phase I du gazoduc devrait être opérationnelle à l’horizon 2029, selon le calendrier avancé par l’organisation. Il s’inscrit dans un ensemble plus large d’infrastructures gazières africaines appelées à redessiner les flux d’approvisionnement mondiaux, aux côtés des hubs de GNL en cours de développement au Mozambique, au Nigeria et au Sénégal.
Pour l’Europe, qui cherche à réduire sa dépendance aux hydrocarbures russes depuis 2022 et doit désormais composer avec l’instabilité du couloir du Golfe, l’axe subsaharien vers la Méditerranée représente une piste de diversification crédible. L’Algérie, qui dispose déjà de gazoducs actifs vers l’Espagne et l’Italie, constituerait le point de jonction naturel entre la production nigériane et la demande européenne.
Cela étant, le projet demeure confronté à des réalités lourdes. Les coups d’État successifs au Niger depuis 2023 ont fragilisé la gouvernance du pays de transit et compliqué les négociations multilatérales. La montée en puissance de nouvelles alliances régionales, au sein de l’Alliance des États du Sahel notamment, introduit des variables politiques que les bureaux d’étude les plus rigoureux peinent à modéliser.
L’architecture financière du projet, dont le coût est estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars, reste à construire.
L’APPO, par la voix de son secrétaire général, entend néanmoins faire de cette conjonction de crises une opportunité historique.
L.N




