La Nouvelle de la Semaine: Les murmures de la zriba…

Du sable quartzeux pur à perte de vue, une route rectiligne, des rochers érodés et un ciel azur. C’était comme si les véhicules tout terrain sillonnaient un chemin sans fin.
Parce qu’à l’horizon, il n’y avait même pas un mirage, malgré une chaleur insupportable pour les gens du Nord en mission dans cette magnifique région désertique.
Des haltes, les trois thés que l’un des chauffeurs préparait après avoir ramassé quelques brindilles et allumé un feu pas plus grand que la théière.
La chaleur, la poussière et cette excitation indescriptible de se dire que cette interminable bourlingue allait bien prendre fin quelque part. Mais où ?
In Delag, Tahifet, Arak, Sidi Lahcen… Des villages?
Plutôt des établissements humains de quelques dizaines d’âmes « célestes ».
Electrifier ces hameaux était crucial pour offrir à leurs habitants des conditions de vie, que l’on voulait pour eux, meilleures, vu qu’ils pouvaient également se pourvoir de climatiseurs et de réfrigérateurs et moins souffrir de l’insupportable chaleur estivale qui commence dans notre grand Sud au mois de mai.
– Ici quand une femme met au monde un enfant, on la place avec son nouveau-né dans une zriba. Elle ne doit en ressortir que quarante jours plus tard, on lui apporte de quoi boire et se nourrir, c’est tout.
– Et elle y reste seule ? Sans son mari ?
– Oui
– Mais moi je ne suis pas des leurs. Je reste à ce jour une étrangère. Ils ne m’ont toujours pas acceptée.
Ce qui avait amené cette belle jeune femme ici, ce n’était pas l’amour. C’était la confiance qu’elle avait investie dans l’homme qu’elle avait passionnément aimé et qui était devenu son époux. Meriem venait d’un milieu modeste, d’un quartier populaire d’Oran, Al Hamri. Atman, lui, était originaire de Tamanrasset.
Il n’était à Oran que parce qu’il y avait passé son service national. C’est comme cela qu’ils s’étaient connus et aimés. La jeune fille lui avait dit qu’elle le suivrait à l’autre bout du monde. Et ses mots soufflés dans le vent l’avaient ramenée là.
Dans ce no man’s land qui ne reconnaît que les siens.
La mission s’était arrêtée dans ce village, il fallait inspecter toutes les installations photovoltaïques et s’assurer que toutes normes de sécurité étaient bien respectées. Quand un groupe d’étrangers s’introduit dans pareil endroit, où le silence est le maitre des lieux, les habitants apparaissent comme par enchantement.
Les lieux ne sont pas des plus accueillants, il n’y a rien. Rien.
Rien d’autre que les zriba et quelques maisons construites en dur parce que les installations électriques ne peuvent se faire dans les constructions vernaculaires, propres à ces contrées éloignées.
Mis à part les caprins et parfois les dromadaires, les Touaregs sédentarisés vivent de ce que la terre leur donne, quelques variétés de légumes. On y mange aussi du couscous.
On serait tenté de croire de prime abord que les familles qui y vivent sont miséreux ou à plaindre. Que nenni.
Un seul indicateur suffit pour tout comprendre, le nombre de zriba dans ce village était supérieur aux habitations en dur.
Fidèles à ses rites et à ses traditions, les populations du grand Sud algérien refusent le changement, ils l’appréhendent.
Ils ne s’y conforment pas facilement. Vouloir les confiner dans une architecture avec portes et fenêtres c’est comme vouloir les brider alors que le désert est leur toit.
Meriem s’était mariée et comme prévu avait habité pendant des mois dans la magnifique ville de Tamanrasset, coulant le parfait amour avec Atman jusqu’à ce que ce dernier lui dise la vérité.
La maison n’était pas la sienne mais celle d’une parente à lui qui l’avait réclamée. Ils se devaient donc de la quitter pour aller dans sa vraie demeure à lui qui n’était autre qu’une zriba !
C’est là que vivait sa mère à lui. La jeune épouse ne pouvant se résoudre à retourner au sein de sa famille qui n’allait pas accepter son retour, surtout pas avec le statut de femme divorcée, n’a eu d’autre choix que d’abdiquer, après avoir pleuré des jours durant.
L’incursion ce jour-là, de ces étrangers dans son village, avait été perçue par elle comme une vision, une fantasmagorie, une illusion.
Elle accourut vers eux stricto sensu.
Des hommes et des femmes venus d’ailleurs, comme un artefact ou un accident temporel.
– D’où venez-vous ? D’Alger ? De Tlemcen aussi ?! D’Oran !!! Ma ville !!!
– En effet, d’Oran aussi. Nous venons de différentes villes, nous sommes un groupe hétéroclite, essentiellement composé d’enseignants, d’étudiants, de chercheurs et d’experts en énergie renouvelable.
Meriem avait exigé de son mari qu’elle ait un toit bien à elle, il était exclu qu’elle vive dans une zriba avec sa belle-mère, elle attendait un bébé.
Atman était retourné à Oran certes pour y travailler mais surtout pour y couler des jours heureux pendant que sa jeune épouse était aux prises avec les scorpions toutes ses funestes journées.
Sans aucun suivi médical. Tamanrasset était à des centaines de kilomètres. Son seul lien avec le monde extérieur, son poste cassette et toutes les chansons d’amour et de désespoir de Cheb Hasni qui lui rappelaient combien l’amour est trompeur et non pas une quintessence, l’amour qui est souvent plus un lieu de perdition qu’un havre de paix.
Nahla Rif



