La nouvelle de la semaine: Khalti Ftouma

Plaisir de plonger dans la chaleur du récit commis par Neikhla (Nahla). Elle fait parler les murs de la vieille casbah, autour de cette belle Mani...

Par Nahla Rif

Qu’est ce que je ne donnerais pas pour être avec toi, moi sur tes genoux et toi assise en tailleur en train de me gratter le cuir chevelu tout en discutant. Je finissais toujours par m’endormir. Tes longs doigts déformés par les chagrins de la vie étaient magiques. Tu m’as fait aimer les fleurs, tu m’as fait aimer la confiture de poires « Bou’wida » et même la Dolma de cardes, le seul légume que je n’ai jamais pu aimer.

Nous étions complices, même l’arrivée dans notre vie de Nezha que tu as aimée de tout ton soul, n’y a rien changé. Parce que Nezha, la mal aimée, je crois que seules toi et moi l’avons porté au plus profond de notre cœur.

La grande derbouka, c’était son plus beau cadeau. Elle restait comme une relique du mariage de ma jeune tante, sur la grande terrasse de l’immeuble à La Casbah. Ma mère l’a soigneusement gardée mais elle n’a eu de valeur symbole qu’après le décès de Mani.

Mani aux joues caves si douces, Mani si dure. Les souvenirs sont sublimés et la mnémonique requiert de la concentration parfois sans résultat. Parce qu’à ce jour je ne sais toujours pas qui elle était vraiment. ? Quand je reviens à mes réminiscences, je revois son large sourire franc et chaleureux quand je lançais à travers la rambarde du patio : « Mani c’est moi ! ».

Je lui rendais régulièrement visite, pourtant Mani, que tout le monde appelait Khalti Ftouma, était tout le temps chez nous. Légère comme une gazelle elle dévalait les marches du fameux escalier « Bonatiro » et se retrouvait en un tournemain à tourner la poignée de notre porte.

La distance entre sa maison et la nôtre n’obéissait à aucune unité de mesure. Elle se compte en vol d’oiseau. La Place des martyrs, la Mosquée Ketchaoua et l’escalier se fondaient et se confondaient faisant que Mani se téléporte chez nous.

Tous les jours, le même accueil, la même joie et le même souhait : qu’elle reste avec nous et qu’elle ne s’en aille jamais. Je n’osais imaginer vivre sans elle, au point de vouloir mourir avec elle. Je lui portais une affection sans bornes.

Mani était une femme simple, « une » fin gourmet qui aimait la bonne chair et qui avait un bon coup de fourchette. Elle ne vivait que pour la panière qu’elle se faisait un malin plaisir de remplir tous les matins dans le vieux marché de La Casbah « Djamaa Lihoud »( La Synagogue).

Des légumes et des fruits frais, du poisson lorsqu’elle en trouvait et surtout son steak mitonné dans une vieille poêle en fonte avec une bonne dose de gras et une franche pincée de sel qui avait un goût exceptionnel. Je continue à croire que j’étais sa petite-fille préférée pour tous les gestes d’attention que Mani avait à mon endroit.

Si je devais décrire la maison de Mani, je parlerais davantage de son réchaud à huile, de son réfrigérateur toujours plein et de son petit placard, véritable caverne d’Ali Baba aux yeux de la gourmande que j’étais.

Pour le reste, Mani n’avait quasiment pas de meubles dans la seule pièce où elle vivait. Elle avait transformé sa buanderie en cuisine pour céder la sienne à mon jeune oncle. Je ne l’ai pour autant jamais entendue se plaindre de l’exiguïté ni de la promiscuité.

Au contraire, elle était toujours contente de voir débarquer du monde chez elle pour le seul plaisir de leur cuisiner ses bons petits plats en dépit d’un revenu mensuel modique.

Sept heures du matin. Tous les matins, pendant des années, de longues années, le même rituel, la même joie quand elle arrivait chez nous. Elle tournait dans un sens puis dans l’autre la poignée de l’ancienne porte en bois et toquait une fois tout au plus. Nous savions que c’était elle.

Elle qui ne venait jamais les mains vides. Des beignets tous chauds achetés chez « Ettounsi » (Le Tunisien) de la Rue de Bab El Oued à la Place des Martyrs, des croissants achetés chez Ali Bouzid son voisin boulanger, sinon chez Hadj Domrane, notre pâtissier, tantôt un poulet pour le plat du midi ou alors un gras double. C’était la fête. Une Bekbouka ! Elle ne venait jamais les mains vides, ni les bras ballants.

On avait droit aux premières mandarines vertes et sucrées de la saison, que je continue d’acheter en son souvenir aujourd’hui encore ; aux premières nèfles notamment celles que donnait l’arbre qu’elle avait planté dans un pot !

Des années après son décès, je rêve encore de lire l’heure indiquée sur l’horloge du minaret de Djamaa Esghir (La mosquée bâtie par les Ottomans) à la Place des Martyrs, à partir de cette petite terrasse de quelques six mètres carrés. Le balcon de Mani, un véritable belvédère donnant sur l’Amirauté. Une vue imprenable sur la Basse Casbah et sur la baie d’Alger.

Mani portait en elle sa ville. La blancheur de son voile qu’elle portait qu’il vente ou qu’il pleuve ; son parlé, sa gestuelle … Mani était belle, svelte. Elle chaussait très grand, elle était grande et avait aussi de grandes et larges mains et de longs doigts déformés par l’arthrite. Elle n’y a jamais accordé aucune importance. Mani était une femme en toute simplicité, elle avait toujours le souci de faire plaisir aux autres et ne pensait jamais à elle.

Mani était belle mais ne se faisait jamais belle, elle ne craignait pas le froid, troquait ses belles chaussures en cuir contre des savates qu’elle affectionnait particulièrement.

Elle ne cherchait pas à plaire, ne cherchait pas à briller. La vie l’avait malmenée et elle n’avait pas courbé l’échine.

Mani n’avait jamais eu droit à de vraies vacances hormis un voyage à Marseille que lui avait offert ma mère, pourtant sa routine ignorait l’ennui.

Ne t’en va pas Mani ! C’est toi qui m’as appris à déambuler fièrement, dans les ruelles sinueuses de La Casbah sans jamais avoir peur de m’y perdre.

Elle me disait, de retour du cimetière le premier jour de l’Aîd, consacré à la visite des morts : « Souviens-toi bien du chemin qu’on emprunte toutes les deux, de cette façon tu retrouveras toujours ta route ».

Combien de fois lui avais-je donné la main, combien de fois avons-nous imprimé nos pas sur les paliers de la vieille ville jusqu’aux fameuses échoppes de Hwanet Sidi Abdellah.

Il faisait bon vivre alors. De mon enfance, je ne garde point de souvenir de qui était riche ou pauvre dans cette vieille cité, aujourd’hui abandonnée, qui abritait autant de familles aisées que de démunis. Le bonheur n’était pas matériel, il était dans les cœurs des enfants de La Casbah.

Les facéties de « Icha mou Zbayel », qu’elles étaient belles ces histoires ! Mani connaissait par cœur l’histoire de cette femme espiègle aux mille et uns tours.

Elle les contait dans un dialecte Algérois unique. Des vocables dont je n’ai hélas plus souvenance qui seyaient si bien à ces histoires atypiques qu’elle savait si bien raconter.

Aujourd’hui quand l’envie me prend, je m’en vais chercher la derbouka et réunis autour d’une meyda improvisée sur laquelle trône Maqrout et Ghribia, nous nous mettons à fredonner «welawliya», une chanson populaire vieille comme le temps ; comme on dit chez nous et à faire des youyous et à danser, sans raison particulière, juste comme ça, en souvenir de Mani !

N.R

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