La nouvelle de la semaine: Estampes- Bulle (Istanbul)…
Avant de partir, je voudrais coucher des instantanés sur ce qu’a été ma vie ces quatre dernières années.

Nous jouissons de la vie, ignorant le temps, à rêver du futur alors que le présent est si précieux. Tout est question de temps et le temps pour ceux qui ont tout compris n’est point un allié mais un perfide conspirateur.
Quand enfin elle s’est libérée de la servitude à laquelle elle s’était volontairement pliée, le mal qui sourdait en elle s’est manifesté, sabordant, saccageant son rêve de répit.
-Tu vas tous nous tuer, tu ne vas pas mourir ! lui avait-il dit
– C’est ce qu’on verra. Ne viens surtout pas pleurer sur ma tombe après
– Peffff
Résilience. Elle adore ce mot, il lui parle, elle se l’est approprié. Elle n’a d’autre choix que d’aller de l’avant, elle doit avancer, regarder droit devant, toujours. Elle est de chair et d’os, une simple mortelle, soit, mais elle ne connait pas l’abdication.
Il existe des mots dans la langue de Molière qui sont on ne peut plus beaux et d’autres qu’elle trouve d’une extrême laideur : Faiblesse, vulnérabilité, pitié, obséquiosité.
Quand la maladie décline le corps, l’affaiblit et le fait plier, le cerveau prend le relai et devient doublement fédérateur, il ordonne, exécute, redresse et t’oblige à te relever. L’être humain a beau évoluer en groupe, appartenir à une communauté, il reste un individu « Sapiens », conscient que dans l’adversité comme dans les tourments, il est le seul à pouvoir s’en extirper. Beaucoup hélas n’en sont pas capables. Dieu soit loué, elle n’en fait pas partie.
Spleen, blues, cafard, peu importe le vocable, elle quitte sa bulle obstructrice, prend une profonde inspiration et..
Elle déambule nonchalamment à Fener, une petite ville au bord de l’eau, toute en ruelles pavées.
Les couleurs vives des maisons et ces rues animées grouillant de touristes comme de riverains visiblement insouciants et heureux, lui donnent une envie folle de vivre.
C’est toute la question, c’est la problématique de l’heure : Vivre ! Elle a envie de se rire au nez.
Surtout après que la pseudo sénologue lui ait dit :
– Vous devez faire très vite Madame.
– Vous êtes formelle Docteur ? c’est bien un cancer que j’ai ?
– Oui. Priez Madame. Il faut beaucoup prier
Prier pour mieux se préparer à mourir ou prier pour que Dieu ait pitié de son âme, prier pour guérir ?
Pourquoi diable cette immixtion entre elle et Le créateur ?
Elle ne pense plus, ne réfléchit plus. C’était en plein Covid. Il est là, elle n’est nulle part, il lui tient la main, il ne veut surtout pas la voir pleurer ni s’effondrer. Elle ne veut pas le décevoir. Un jour, il lui a dit tu as tout ce que j’aime chez une femme. J’aime ta force de caractère.
Elle a fait quelques pas, ses lunettes de soleil et la bavette ne laissaient rien paraître, elle s’est d’un coup mise à courir vers le hall d’un immeuble et là, elle a fondu en larmes, l’image de son petit dernier encore au collège qu’elle avait allaité jusqu’à quasiment l’âge de quatre ans l’avait brisée. Il était très jeune et il venait d’enterrer son père.
– Emmène-moi loin d’ici s’il te plait, je ne veux pas rentrer à la maison !
Ils étaient au centre-ville, il faisait chaud, ils se sont retrouvés à Boussaâda. Ils se sont arrêtés à Ain Lahdjel pour manger de la viande grillée.
Rouler, rouler, rouler droit devant, jusqu’à Porsay et jusqu’à Oum Tboul. Jusqu’à oublier. Prendre la route pas pour une fuite en avant mais pour une fuite en arrière, pour remonter le temps. C’est hélas la seule machine que l’homme ne pourra jamais inventer.
Elle a été absente de chez elle pendant près de trois mois. Elle avait trouvé refuge auprès de son alter égo, Maya. Elle l’a soutenue, écoutée, s’est occupée d’elle, sa maison était devenue son ermitage. Elle n’avait pas le courage de regarder ses enfants dans les yeux. Leur seule vue la torturait. Elle ne supportait même plus de voir les tentures en lin, gris souris, de son salon, pas plus que sa chambre, ni son lit.
Mais c’était bien elle qui avait souhaité mourir avant tous ceux qu’elle aime !
Elle regarde la béquille abandonnée dans la chambre du milieu. La deuxième elle l’a laissée à Istanbul comme on abandonne des guenilles. Elle était arrivée dans cette ville convaincue qu’elle n’allait pas faire long feu. Comme une vieille voiture réformée, elle était arrivée dans la mégapole orientale, qu’elle avait voulu visiter un jour, dans un piteux état et sans espoir de rafistolage.
Istanbul, un exutoire et une prison. C’était les deux à la fois. Elle l’a haïe autant qu’elle l’a aimée. Ces deux sentiments antagonistes ont semé le trouble en elle. Ils se manifestaient à des temps T différents, battant la mesure de son mood du moment.
L’affection qu’elle a développée pour Istanbul a fini par prendre le dessus sans pour autant complètement évincer l’aversion indescriptible qu’elle a nourrie pour cette ville. Un épisode douloureux, très douloureux, triste, inhibiteur et sombre de son exil sanitaire.
Son voyage en Anatolie aurait dû ressembler à un voyage de noces. Elle et lui, rien qu’eux deux échappant au joug d’un quotidien social lassant et pesant. Elle s’y est rendue avec une béquille, ce n’était pas très glamour.
Ce qui était en revanche certain c’est qu’elle allait malgré la maladie qui la ravageait, voir la Mosquée Aya Sofia, la Mosquée Bleue, le Topkapi et ce qui lui tenait le plus à cœur : les derviches tourneurs.
Venus expressément de France pour la voir, ses amis l’avaient trouvée dans un état lamentable.
– On pensait que tu allais un peu mieux. On comptait vous inviter au restaurant.
– J’en suis vraiment désolée. Et dire que vous avez fait ce voyage pour moi, pour me voir. J’ai très mal au pied. J’ai du mal à marcher.
– On avait prévu ce soir d’aller à Sultan Ahmet pour voir un spectacle de Derviches tourneurs
– What ? tout mais pas ça !
(une heure plus tard)
– Allo, vous êtes où ?
– Pas très loin pourquoi, tu as besoin de quelque chose ?
– J’ai pris un comprimé de Contramal. Je me sens un peu mieux
– Et ?
– Je veux qu’on aille au spectacle avec Zo, Aziadé et Mimi. Je ne le raterai pour rien au monde.
Djalal Eddine Al Rûmi était parmi eux, ce soir-là, les Nevlesi aussi. La confrérie soufie, qu’il a créée, orchestrant le chant céleste et cette musique mystique. Et elle, elle était aux anges. Aura-t-elle la chance d’aller sur sa tombe à Konya ? elle a bêtement raté, lors de son voyage à Damas, de se recueillir sur celle de Nizzar El Qibbani, alors qu’elle était à deux pas de Al Bab Al Saghir.
Tout est parti d’une boule au-dessus du sein gauche. Un kyste mou et mobile, ça ne pouvait qu’être bénin. Elle avait allaité pendant dix interminables années. Est-ce que ça nécessitait qu’elle aille consulter ?
Tant que la boule n’a pas pris de volume, tant qu’elle ne lui faisait pas mal et puis zut ! Elle traversait une énième zone de turbulence, il n’y avait vraiment pas de place pour cette insignifiante grosseur dans son tourbillon cérébral.
– Docteur, dois-je m’inquiéter ? Qu’en pensez-vous ?
– S’il augmente de volume pendant les menstrues et qu’il reprend sa taille normale après, non. Vous avez allaité pendant plus de deux années chacun de vos trois enfants. Vous n’avez rien à craindre. Mais si vous voulez que je vous l’enlève dites-le moi
– Bah.. tant qu’il ne me gêne pas outre-mesure, je préfère l’oublier
On a toujours dit d’elle qu’elle était incroyablement intuitive et très perspicace, ce qui n’était pas tout à fait faux. En réalité, cela l’a autant avantagée que desservie : Au-delà de l’intuition et du pressentiment, Dieu lui pardonne, elle avait qu’elle allait tomber gravement malade et qu’elle mourra probablement jeune comme dans un mélodrame.
Très jeune, elle avait commencé à écrire des histoires pour enfants, avec des titres qui n’avaient rien de rationnel, comme l’histoire de Cylindre coquin. En les relisant bien plus tard, elle en avait ri, se disant qu’elle avait doté un volume donc de la matière, d’une âme ! Puis avec la naissance de ses enfants et le braquage quotidien sur les chaines de dessins animés, elle avait réalisé qu’elle était une avant-gardiste, c’est tout !
J’y arrive…
Sur ce que j’appellerais la page de garde de son fameux cahier qui contenait des histoires pour enfants, elle avait écrit ses nom et prénom plus sa date de naissance et la date de son décès qu’elle avait de suite effacée.
Elle y a souvent repensé, avant même de tomber malade et a souvent regretté d’avoir fait ça étant une pré-adolescente trop sûre d’elle qui pensait par égotisme, pouvoir tout prévoir et tout maitriser. Anticiper les évènements est en effet l’une de ses manies. Son cancer a démontré combien elle avait tort de croire que l’on peut tout prévoir.
Quatre ans qu’elle traine ce cancer ou est-ce lui qui la traine ?
La relation est on ne peut plus réflexive vu qu’il évolue en elle et qu’il a pris possession de son corps. Depuis, elle s’en est accomodé : lui avec elle et elle avec lui, amis-ennemis, chacun s’adapte à l’autre, sans choix possible. Une compromission dangereuse mais incontournable.
Unis désormais à la vie à la mort. Leur association est sordide, une guerre froide implosive où ni la stratégie ni la ruse ne sont valables. Elle et lui, ils forment un binôme où même sa moitié n’a pas sa place. Il évolue indifféremment à elle et elle est sans pitié avec lui : elle l’ignore et le défie, elle l’attaque à la chimiothérapie, à la radiothérapie. Il l’est tout autant avec elle, aucune empathie. Il lui a, cependant, appris à appréhender la mort comme une issue et la vie comme une fatalité.
C’est une féministe sans «isme », elle aime ce qu’elle est : une femme, elle aime mon corps, sa tronche, sa vie avec ses eaux plates et son brouhaha. La mastectomie a fait d’elle une aliène, un zombie, un monstre. Les seins pour la femme qu’elle est, sont un atour inestimable. Avant qu’il ne lui soit arraché, comme on arrache un nourrisson des bras de sa mère, elle avait demandé à Abdou de l’emmener à la forêt et ils ont été jusqu’à Yakouren. Il ne savait pas pourquoi mais n’a rien voulu savoir.
Abdou était là, toujours à l’écoute. Elle avait besoin de crier sa colère. Abdou s’était assis sur un petit château d’eau à l’entrée de la forêt luxuriante et l’avait laissée s’enfoncer dans le bois. Il avait compris qu’elle voulait être seule. Elle n’était pas prête à subir cette ablation castratrice. Quel gâchis ! elle venait d’acheter de nouveaux sous-vêtements.
Durant les vingt et un ans de mariage, elle n’avait été qu’une mère et qu’une épouse. Une fois libérée du second statut, elle avait décidé qu’il était temps d’entamer un nouveau chapitre de sa vie mais surtout qu’elle redevienne la femme qu’elle était vraiment. Sacrifier un sein, le chirurgien n’en avait cure. Quand elle lui avait demandé, le jour « J », sur conseil de son oncologue de garder du tissu en vue d’une reconstruction mammaire, il lui avait lancé : Votre cas est grave et au lieu de penser à aller mieux, vous pensez à la chirurgie réparatrice !!
Oui bien sûr, il était évident qu’elle veuille reconstruire son sein, il est une partie d’elle ! Pourquoi ne pas le refaire, parce qu’elle va mourir ? Parce qu’elle est condamnée ? De quel droit parle-t-il pour elle, pour elles !?
La prothèse externe en silicone qu’elle porte depuis plus de trois ans maintenant est beaucoup plus lourde que son sein naturel, elle lui donne de facto des douleurs au dos qui s’ajoutent à celles de son bras opéré qu’elle ne peux plus ni étendre ni plier complètement. Qui s’en soucie !
Son pauvre sein qui a nourri ses enfants jour après jour, nuit après nuit, pendant dix longues années… pourquoi l’avoir mutilée sachant que de toute façon cela n’arrêtera pas la progression de la maladie. Si elle l’avait su, jamais elle ne se serait laissé faire.
Les bouchers en blouse blanche, quand ils les mènent come un troupeau à l’abattoir et quand ils les charcutent l’une après l’autre savent-ils leur souffrance ? Est-ce qu’ils y pensent seulement ? Elle s’en doute. Tant le geste est devenu pour eux machinal, répétitif et sans importance.
Preuve en est que l’intervention dure une heure tout au plus. Elles étaient, ce jour-là, au moins quatre à être passées sur le billard comme disait son père. sa voisine de chambre lui avait confié que c’était la première fois de toute sa vie qu’elle ne partageait pas le lit avec son mari et la première fois qu’elle passait la nuit ailleurs que chez elle. Pour la faire rire, elle lui avait dit que durant ces deux nuits à l’hôpital, son mari ce sera elle. Elle était très anxieuse.
La veille de l’opération, elle lui avait je ne sais combien de fois demandé comment elle faisait pour ne pas être morte de peur elle aussi. La vérité est que ce qui l’insupportait, c’était qu’on « attente » (le mot est fort) à son intégrité physique. Sinon pourquoi avoir peur d’une intervention chirurgicale, elle avait quelques années plus tôt subi trois césariennes sous anesthésie générale.
Si elle devait mourir et que Dieu en aura décidé ainsi, elle mourra !
Ce soir-là, sa nouvelle amie, pieuse et conservatrice, lui avait fait part de son désarroi du fait qu’elle allait subir une tumorectomie et non pas une ablation totale du sein et qu’en dépit de cela, elle appréhendait la réaction de son mari. Quel regard allait-il porter sur elle désormais ?
S’était-elle secrètement posé la même question ? Peut-être.
Mais dans son cas une donne changeait tout et noyait du coup son appréhension : l’amour.
Pour Abdou qui lui avait promis d’être toujours à ses côtés, rien n’allait changer et en effet rien ne changea. Les autres femmes, la plupart, ne sauraient en dire autant. Quelques mois avant de mourir, Oum El Kheir qui lui réservait le siège d’à côté, tous les lundis de chimiothérapie au Centre Pierre et Marie Curie, lui avait confié que malgré sa rémission (temporaire), ses parents n’ont pas hésité à la marier au premier homme qui avait tapé à leur porte pour demander sa main, un ancien tôlard sans emploi de surcroît.
Elle lui avait rapporté qu’un jour, par pure méchanceté, l’une des belles sœurs lui avait lancé : Nous savons tous que tu n’as qu’un sein.
– Comment l’ont-elles su, s’était demandé Oum El Kheir, pourtant j’ai pris toutes mes précautions pour qu’elles ne le sachent jamais !
Il s’agissait pourtant de femmes comme elles, vivant elles aussi sous le joug des hommes et de la société qui lui avaient jeté la première pierre et qui n’auraient pas hésité à la mener au bûcher.
Les seins sont un organe sexuel. La question est défendue également par son oncologue qui fait de cette question son cheval de bataille et qui n’a jamais manqué d‘aborder le sujet lors de toutes les rencontres et tous les congrès sur l’oncologie auxquels elle a participé. Sa sénologue soutient, comme elle, mordicus que les femmes ont le droit de recouvrer leur intégrité physique via la reconstruction mammaire et qu’elles doivent bénéficier d’un suivi psychologique.
Chez nous, cette question n’a jamais été au cœur des débats. Trop tabou, le désir, l’amour charnel et tout ce qui touche au sexe sont autant de sujets défendus, dont on ne parle que dans le microcosme de la perversion sociale, dans le « chut » des ténèbres, c’est à dire quand personne ne voit. Et s’il n’y a pas de « pudeur » (dans le sens où il n’est pas malséant d’en discuter) dans la religion, il y a des voiles et des barbes et un étrécissement chronique des mentalités.
Dans la chambre d’à côté, une autre femme, une autre histoire qui corroborent cette amère réalité. Maman de trois enfants en bas âge, cette autre victime du crabe originaire de la Grande Kabylie, devait en plus du mal qui la rongeait, subir l’infidélité de son mari qui ne voulait pas s’encombrer d’une cancéreuse.
Vivre le cancer, c’est prendre le kit complet des désagréments. Supporter de perdre ses cheveux, ses cils et ses sourcils. Une mise à nu forcée, ce n’est pas une épreuve, c’est un supplice.
Elle a accepté sa maladie comme si elle avait le choix, elle l’a même bien vécue parce qu’il était là. Abdou a été là depuis le tout début, Il lui a tenu la main, il a partagé ses nuits blanches et l’a emmenée sur les sentiers du bonheur, loin de la douleur et de la peur. Il l’a veillée comme une mère veille son enfant, il a eu mal pour elle et tout cet amour lui a été salutaire, vital. C’est en lui qu’elle y a puisé jour après jour sa force pour paraître imperturbable devant ses enfants, ses amis et ses ennemis.
Quatre ans déjà et elle a encore du mal à réaliser qu’elle est atteinte d’un cancer. Il lui arrive parfois de l’oublier, tant elle l’ignore.
Toutes les fois où elle prend sa douche – tous les jours et des fois matin et soir- elle s’amuse, sous le puissant jet de la pomme, à se regarder à travers la vitre, dans la grande glace au-dessus du lavabo. Elle y voit une amazone chauve sans monture mais pas très loin des steppes anatoliennes. Une amazone debout faisant semblant de rien.
Elle fait des grimaces face à la grande glace puis rit d’elle -même. Au fond, rien n’a changé sinon son apparence alors, toutes les fois elle se dit bof ! tout redeviendra comme avant. Les cheveux repousseront, idem pour ses eyebrow et ses eyelashes. C’est la grande mode en Turquie du microblading aux faux cils, en passant par les nez refaits (rhinoplastie) et la liposuccion.
A Istanbul, l’apparence compte plus que tout ! Cela n’empêche pas pour autant les hommes de l’aborder et de lui demander si elle est iranienne ! Certains vont jusqu’à lui proposer leur numéro de téléphone. Cela lui donne une seule envie, celle d’ôter son « couvre-chef » pour les faire fuir.
Nul besoin de rappeler le nombre de maris à travers le monde, musulman surtout, qui répudient leur femme parce qu’elle est atteinte d’un cancer, du sein en l’occurrence.
Elle replace la pomme de douche sur sa tête où commencent enfin à apparaître des cheveux qui avaient du mal à bourgeonner à cause de la radiothérapie ciblée et se revoit sur la plage avec lui. Lui, la suppliant de le rejoindre et elle s’entêtant à refuser de nager en robe pourtant courte. Parce que des maillots spéciaux pour les « mastectomisées » sont introuvables. Mais ses plongeons accompagnés des onomatopées les plus suggestives et son insistance avaient bien fini par avoir raison de son obstination.
C’était le printemps, le ciel était bleu, il faisait chaud et l’eau était limpide… pas d’estivants mis à part les deux pêcheurs qui les lorgnaient. Rien qu’elle et lui. Le puissant jet sur son crâne dégarni la ramène immanquablement à lui et aux beaux jours passés dans la maison à flanc de montagne, elle assise sous le saule pleureur qu’elle s’était appropriée, avec en face d’elle Akbou, le village de son amie Karima (également victime du crabe) qui surplombe les nombreux hameaux qui scintillent tels des lucioles, le soir venu et qu’ils ont sillonné ensemble d’innombrables fois.
Elle se revoit également sirotant en sa compagnie son café au lait, autour de la table jaune, sur le balcon du studio du petit du petit village balnéaire où elle avait naïvement cru en sa rémission alors que les métastases avaient envahi son corps.
C’est ce qu’il fait le cancer, il met du désordre dans ta vie, il la barbouille, il te fait perdre tes repères et tu ne sais plus où tu vas exactement.
A dire vrai, le cancer lui a appris beaucoup de choses, comme à être patiente, une qualité qui n’a jamais été sienne.
Le crabe reprogramme aussi ta vie, il t’oblige à revoir tes priorités, à envisager l’avenir avec moins d’enthousiasme et plus de réalisme, il te met à terre, te piétine et tu dois te montrer résiliente et garder coûte que coûte la tête hors de l’eau.
Istanbul a donc changé de statut et est devenue du coup son « Valhala » terrestre, elle est une guerrière mais ignore encore contre qui livrer bataille. Le ciel azur, le Bosphore, ses quartiers roses et bleus, Nisantasi, Artekoy, Besiktas et haut perché le Café Pierre Lotti – où l’officier de la Marine française auteur d’Aziadé – une histoire d’amour que l’écrivain aurait vécue lors de son long séjour en Turquie – y allait pour écrire et contempler « Constantinople ».
Ces endroits et tous les autres quartiers l’ont reconstruite. Son médecin, une femme exceptionnelle, lui avait promis que deux mois après les séances de radiothérapie, les douleurs disparaitront et qu’elle remarchera sans boiter. Elle avait dit vrai. Et ses déambulations quasi quotidiennes l’ont sauvée
Istanbul n’a plus de secrets pour elle, la métropole est devenue sa ville d’adoption, il ne se passe pas un jour sans qu’elle ne m’émerveille devant une tour, un monument ou un palais qui rappelle sa grandeur.
Lasse de la vivre, oh que non, Istanbul est un cœur incandescent de vie qui bat au rythme de ses pas nonchalants. La nonchalance, parce qu’ici on ne court pas après le temps, on le ponctue et alors il devient musique et non plus une épée.
Le temps devient une caresse lévitante qui enjambe tes peurs et te réconcilie avec la vie comme tous ces ponts suspendus d’Istanbul qui unifient les deux rives du Bosphore. Seul bémol, son impossible accommodation à ses plats trop épicés, trop gras, trop relevés à son goût. Rien n’y fait. Ce que les autres appellent fumet est pour elle relent.
La chimiothérapie, protocole après protocole,a lourdement impacté ses papilles gustatives et transformé ses envies en nausées. Les sauces rouges qui lui rappellent la doxorubicine (on l’appelle El Hamra, une chimio adjuvante de couleur rouge grenadine que tous les cancéreux qui s’y shootent détestent : elle fait tomber les cheveux, donne des diarrhées, des vomissements, affaiblit..) les plats épicés, la viande grillée, le poulet rôti et même la pizza lui donnent, rien qu’à leur évocation, un grand dégoût.
Et à son grand dam, Istanbul est la ville des odeurs, des senteurs et des fragrances, ce qui n’arrange pas ses affaires.
Quand sa grand-mère évoquait leurs origines en partie turques et andalouses, son père en riait, assimilant les propos de sa mère à de pures affabulations. Le fait est que son père ne croyait qu’en l’Algérie, une et indivisible. Peu lui importaient les origines, la région, la langue.
Dès lors, ce dont parlait sa mère, ses récits épiques, les faits d’Histoire que Yemma Zakia connaissait par cœur et qu’elle relatait dans un arabe bougiote parfait, il n’en avait cure.
Mémoire vivante de la famille, c’est sa tante ainée qui a éclairé sa lanterne sur toutes ces questions essentielles pour elle, dans la mesure où pour elle, le mouvement des populations a de tout temps existé. Les révélations de sa grand-mère étaient incontestables. Puis un arbre généalogique, puis elle apprend que ses arrières grands-parents avaient longtemps parlé l’Ottoman, Elle a également appris que ses aïeux étaient venus d’andalousie, d’autres du Yemen, de Essaqia Al Hamra, que certains s’étaient établis à la Qalâa Beni Abbas (Ath Abbas) etc.
Ce qu’elle en a retenu surtout, c’est que l’intérêt qu’elle portait à son pays d’accueil était justifié !
Depuis toute petite et même à l’âge adulte, je me suis délectée à lire des dizaines de numéros de Sciences et vie. La découverte la plus incroyable pour elle, avait été de lire que la génétique comme l’hérédité ne concernent pas que les traits, les maladies, etc. Elle avait appris que les gênes pouvaient être transmis des plantes à l’homme et plus étonnant encore que les manières, une manie et même une grimace étaient tout aussi transmissibles…
Il y a plus d’une vingtaine d’années à Djanet, lors de la célébration de la fête d’Essebaiba, elle avait eu la chance de rencontrer le grand chanteur targui Atman Bali, décédé lors des inondations qui avaient touché cette ville cinq ans plus tard.
Bali était un passionné de musique, il avait voyagé à travers le monde et connu des musiciens tout aussi férus que lui de musique ethnique. Lorsqu’il avait abordé avec elle ce chapitre précisément, il s’était étalé sur les gammes pentatoniques originaires d’Extrême Orient, tonalités que l’on retrouve aussi dans le Tindi.
Elle avait consacré deux pages au chantre de la musique targuie, parti trop tôt cependant elle avait aussi beaucoup appris sur elle même, notamment sur l’intérêt qu’elle portait depuis toujours à la musique turque alors qu’elle ignorait tout sur cette langue. Dieu sait combien de fois elle avait chanté en Turc avec des mots à elle. Les explications de Bali, qu’il repose en paix, lui avaient permis de comprendre d’où venait cet attrait. Elle était un mix de gènes et de culture, n’en déplaise aux Eugénistes et aux autres ségrégationnistes.
Ils étaient arrivés à Istanbul à la fin du mois d’Août, c’était la fin de l’été, avec les millions de touristes affluant des quatre coins du monde. Ils en faisaient partie malgré eux. Bien que Abdou y eût séjourné quelques années plus tôt, il ne savait plus grand chose sur la capitale culturelle de la Turquie. Ni l’un ni l’autre ne parlait le Turc. Ni ne savaient comment aller d’un endroit à un autre.
La seule et unique langue parlée est le Turc ! Les stambouliotes ne parlent aucune autre langue que la leur.
La langue turque, dite « Ouralo altaïque » est connue pour sa perméabilité quant à ses emprunts aux autres langues essentiellement à l’Arabe et au persan. Considéré comme une langue d’Eurasie, le Turc contemporain a également emprunté au Français et dernièrement à l’Anglais. Il semble néanmoins, selon son ami turc, qui s’intéresse de près à la linguistique, que le vocabulaire étant réduit constituait un frein pour l’apprentissage des langues étrangères.
Elle détenait la réponse à sa question. Fort heureusement à l’hôpital où elle est soignée, un interprète assiste les patients étrangers et du coup ça changeait tout. Algérien de surcroît, Youcef était devenu leur « intégrateur » grâce à qui ils ont pu briser l’écueil de cette langue mine de rien difficile à apprendre.
Malade et affaiblie comme elle était, elle perdait souvent mon sang froid devant l’amateurisme des jeunes infirmières qui mettaient un siècle à trouver une veine et avec lesquelles il était au tout début impossible d’échanger. Ces dernières, ne soufflant pas un mot d’Anglais, ni de Français, ni d’Arabe et elle, ne connaissant pas un seul mot turc.
Sujette au malaise vagal, elle n’a jamais supporté ni qu’on lui prélève du sang ni qu’on la pique tout court. Et avec son cancer, elle était mal partie… Après son intervention au bras et à l’épaule- pose d’une plaque sur l’humérus et injection de ciment – qui a duré près de sept heures, l’hôpital était devenu pour elle un mouroir.
Elle avait perdu quatre kilos en cinq jours d’hospitalisation, les insomnies l’avaient achevée, elle était seule à supporter son immobilité, ses douleurs, ses tumeurs sur le crâne qui saignaient sur l’oreiller, les deux drains, les affreux bas de contention et les cathéters qui se bouchaient tout le temps. Abdou avait beau la raisonner, elle n’en pouvait plus. Le clou, c’est quand elle été transfusée. Elle qui ne supporte pas la seule vue du sang, s’est vu recevoir le sang d’un parfait inconnu. Une torture psychologique de plus qui avait eu raison de sa patience.
Elle devait quitter cet horrible endroit coûte que coûte. Il fallait qu’elle se sauve. Elle ne supportait plus les odeurs des détergents utilisés par les femmes d’entretien, ni les fragrances exhalées par les infirmières qui se relayaient dans d’incessants alless et retours dans ma chambre. Prise de la pression artérielle, de la température et du taux d’oxygène, contrôle des satanés cathéters avec un seul mot que les jeunes filles en bleu lui lançaient pour la « calmer » : Pain killer (un anti-douleur).
– Let me sleep, at least one hour please! (laissez moi dormir, au moins une heure, s’il vous plait !
C’était peine perdue. La troisième nuit, lasse de tout ce qu’elle avait subi, elle avait appelé l’infirmière pour qu’elle lui enlève les perfusions, elle avait envié son mari qui dormait profondément sur le sofa réservé aux accompagnateurs. Elle s’était levée puis était sortie de sa chambre, hors du maudit service. Elle avait pris l’ascenseur et est allée, d’un pas des plus incertains (elle en rit aujourd’hui à l’évocation de ce souvenir) jusqu’au café qui mène de l’hôpital à la bouche de métro.
Elle voulait se sauver, sortir de cette prison qu’était devenue sa chambre, ne plus voir ni parler à personne, même pas à Abdou qui ne supportait plus de la voir souffrir. Ne pouvant la voir dans cet état, il disparaissait pendant des heures la laissant livrée à ses démons.
Très amaigrie, très affaiblie, seule à subir les effets secondaires de l’anesthésie générale, elle en était arrivée à échafauder le scénario de sa mort. L’idée de mourir imminemment avait germé en elle et ne l’avait jamais autant séduite que pendant son séjour à l’hôpital. Surtout celle d’être enterrée avec son père au cimetière d’El Alia.
Puis dans son délire, elle s’est quand même souvenue qu’elle ne pourra pas gésir dans la même tombe que lui, vu qu’il n’était mort que depuis deux ans. Elle avait néanmoins trouvé la solution, celle d’être mise en terre dans le même carré. Puis dans un élan de survie, elle avait réalisé qu’une fois morte, elle ne reverra plus ses pauvres enfants. Elle se rappelle avoir pleuré toute la journée, sans discontinuer.
La voyant dans cet état, le chirurgien orthopédiste qui l’a opérée, un homme plein d’humanité, avait demandé à ce qu’on ne lui fasse plus aucun prélèvement, ni qu’on lui place aucun autre cathéter. Elle avait demandé à quitter l’hôpital un week end et il avait accédé à sa requête.
Tout cela pour dire que le cancer, ce ne sont pas que des séances de chimiothérapie, avec leur lot d’effets secondaires dont elle avait peu souffert, ou de radiothérapie seulement (les séances avec un casque sur la tête qui ont ciblé sa tumeur au niveau du lobe temporal gauche puis la métastase cérébrale ont été insupportables pour la claustrophobe qu’elle est).
Le cancer est une maladie qui évolue (surtout quand il est agressif comme le sien), qui touche d’autres organes et qui met à genoux la personne qui en est atteinte.
Toutes nos peurs, celles qu’on a cultivé toute sa vie, toutes nos appréhensions, tout ce que l’on a craint de vivre un jour, le cancer nous le fait toucher du doigt, il nous fait traverser les pires déserts, nous fait marcher au bord des ravins les plus dangereux, voguer sur les mers les plus houleuses et passer les nuits les plus sombres de notre existence.
Le sort a voulu qu’elle vive ou plutôt subisse toutes ces étapes à Istanbul. C’est pourquoi, elle l’a détestée. Malgré les rares moments volés au temps, avec Abdou. Leurs petites escapades, les sorties aux musées ou au restaurant pour tenter de lui faire manger au moins du poisson, parce qu’elle ne se nourrissait plus et qu’elle avait perdu beaucoup de poids. Elle a rejeté cette ville, ses habitants, le Bosphore et tout ce qui la représentait. Elle ne voulait qu’une chose, rentrer chez elle pour être auprès des siens.
Istanbul était devenue une geôle aux dimensions de sa chambre d’hôtel, une bulle opaque dans laquelle elle se voyait mourir par anoxie. Le soir venu, dans son isolement, elle s’en remettait à Dieu. Et Dieu était là, toutes les fois, toutes les nuits apaisant ses tourments, écoutant ses prières, les exauçant aussi.
La mer, les vaguelettes générées par le croisement incessant des bateaux sillonnant le Bosphore et parfois la mer de Marmara – quand elle décidait de changer d’horizons – exorcisaient ses démons, lui injectant une nouvelle dose d’élixir. Vivre n’a jamais été aussi crucial pour elle. Elle a toujours aimé défier la houle alors toutes ces fois là où elle quittait le rivage, elle savait qu’il lui en faudrait beaucoup plus pour se noyer.
Avec Alexeï, c’était une autre manière de célébrer la vie, par le chant, le partage et les rencontres intercommunautaires. La chorale franco-turque a été son autre exutoire. Des joutes linguistiques et beaucoup d’humour entre les altos, les sopranos et les réprimandes du maestro qui avait co-dirigé le chœur de l’Armée rouge, rien que ça !
Malgré une pluie battante ou sous les premiers flocons de neige vite fondue, personne quasiment ne manquait à l’appel, ils avaient mis tout leur soul pour que la chorale perdure, ou du moins qu’elle dure le plus longtemps possible.
Même le cake au citron préparé expressément pour les choristes par la femme de Fabien et partagé dans un café mitoyen au lycée de Taqsim, où avaient lieu les répétitions, ont contribué à renforcer ces amitiés naissantes et désintéressées.
Et des amitiés sont nées de Paris à Antananarivo en passant par le Bénin et la Tunisie. Deux heures durant, Vanessa, Defné, Clarence, Myriam Rose et tous les autres, écoutaient religieusement les conseils d’Alixeï. Pendant ces deux heures, elle était là, fuyant la torpeur de ses séances de chimiothérapie. Oubliant le temps d’un après-midi l’infamie du crabe. Elle défaisait maille par maille la toile prégnante et pesante qui s’acharnait à vouloir l’étouffer. Il était là son combat, non pas contre la maladie mais contre la « sombritude ».
Nager à contre-courant s’il le faut, faire la planche quand le corps ne suit plus mais ne jamais quitter le soleil, ni le ciel des yeux.
Quand elle était petite, très petite, à trois ans, elle pensait déjà à la mort. Elle a probablement dû entendre les grands en parler et alors dans son lit en bois dont elle a bien grignoté les montants avec ses incisives inférieures, elle imaginait tous les stratagèmes possibles et imaginables pour y échapper. Elle pensait dans ma candeur d’enfant qu’il lui faudrait juste trouver la bonne cachette.
Puis au fil des ans, elle avait compris que la mort n’était pas un spectre, ni un loup ou un monstre desquels on pouvait se sauver. Elle l’a dès lors fascinée. Quand à quinze ans elle avait perdu une de ses plus proches amies des suites d’un gliome, la mort était devenue pour elle encore plus énigmatique qu’elle ne le fût déjà. Son amie savait que cette maladie allait l’emporter.
Un jour, elle lui avait demandé si elle pouvait poser sa tête dégarnie, comme l’est la sienne aujourd’hui, sur ses genoux, elle avait enchainé avec cette phrase qui a marqué au fer rouge sa douleur :
– Je vais mourir, tu sais !
Elle n’avait rien dit, rien pu dire. Le courage de sa défunte amie, d’à peine seize ans, l’avait déstabilisée. Elle n’avait pas peur. Elle lui avait marmonné cette phrase comme elle aurait pu lui dire :
– Viens, il est temps de partir au collège.
Alors comment pourrait-elle, elle, aujourd’hui en avoir peur ?!
Ce n’est pas tant la fin qui fait peur, c’est de devoir partir si tôt qui l’attriste.
Demain, le futur, ce qui va arriver et tout ce qui y a trait a toujours été synonyme pour elle de bonheur et de plénitude. Dormir pour voir demain, dormir parce que demain est un autre jour, dormir parce que demain apportera son lot de belles choses.
Elle a toujours vécu pour le jour d’après, peut-être en a-t-elle parfois oublié de vivre le temps présent.
Aujourd’hui qu’elle est malade, elle s’attarde davantage sur tout ce qui l’entoure. Non pas qu’elle ne le faisait pas avant mais elle le faisait en potassant des milliers d’images qu’elle ne prenait pas forcément le temps de décrypter.
Atatürk, Mostefa Kemal. Il est partout. Sur les billets de banque, sur les pièces de monnaie frappées à son effigie, sur les affiches, sur les banderoles et même sur les marque-pages. Le fondateur de la République Turque est adulé, révéré, on en oublie presque que c’est Erdogan qui est aux commandes du pays. Il semble bien qu’il est tout aussi « Ataturkien » que l’est bon nombre de Turcs.
En 2023, au mois d’octobre, la Turquie a célébré les cent ans de la République. Une fête grandiose voulue à la hauteur de l’homme que fût Mostefa Kemal. Son opposition au Traité de Sèvres en 1920 qui allait littéralement démembrer le pays, le droit de vote accordé – dès son accession au pouvoir – aux femmes mais aussi son parcours et son charisme incroyables parlent encore pour lui.
Grâce à lui la Turquie a connu une mutation socio culturelle sans précédent, bien palpable aujourd’hui. En plein crise sanitaire mondiale, ce pays a enregistré près de vingt millions de touristes.
Ces trois dernières années, leur nombre a dépassé la barre des cinquante millions.
Il y a sept ans, à son retour d’Irak, ses amis et elle avaient fait escale à Istanbul. Ils lui avaient proposé d’y passer deux ou trois jours avec eux, ses moyens restreints ne lui avaient hélas pas permis d’assouvir son antique envie de visiter la métropole.
Quand on étudie en cours d’Histoire critique de l’architecture, l’Age d’or de l’Islam et qu’on « dissèque » une par une les majestueuses mosquées bâties et conçues sur ordre des sultans ottomans par Sinan Pacha, leur illustre architecte (on doit aux Ottomans la coupole demi-sphérique, véritable prouesse technique à l’époque) on n’a qu’une seule envie : les visiter toutes. Mais Istanbul ne se résume pas aux lieux de culte musulmans ou aux vestiges de l’ancienne Constantinople.
Quand elle arpente ses larges boulevards, et Dieu sait combien la ville est grande, quand elle prend le métro, le tramway ou le bateau, mise à part la propreté, c’est cette expression de sérénité qu’affichent les stambouliotes, les hommes comme les femmes, qui l’a conquise. La tolérance!
C’est ce que Mostefa Kemal a su instiller à son peuple. La mixité culturelle, la mise en œuvre d’un véritable projet de société ont été payants. Ici, les mosquées côtoient naturellement les églises et parfois même des synagogues.
Qu’elles soient voilées ou en jupe courte, les femmes sont libres. Libres d’aller à la mosquée, de fumer en toute liberté sans que personne ne vienne les inquiéter, de se pavaner jusqu’à des heures tardives en toute sécurité et plus encore.
C’est ce qu’elle aime ici, dans ce pays en adéquation avec le monde. Cette ouverture d’esprit qui nous fait défaut.
Bref, la célébration avait à quelques jours près, coïncidé avec l’attaque du 7 octobre du Hamas contre l’entité sioniste qui continue à ce jour de massacrer les Palestiniens.
Les Turcs ont été parmi les premiers à organiser des manifestations pour dénoncer le génocide de Gaza. Ce jour-là, Abdou et elle devaient aller à la recherche d’un chapeau ou d’une toque du côté du Grand Bazar situé dans l’illustre quartier de Bayazit, pour camoufler l’importante alopécie conséquente aux séances de radiothérapie ciblée sur ses cinq kystes crâniens. Elle était encore faible et marchait difficilement.
Toutefois, à la vue de la foule dense qui s’était amassée non loin de l’Université du quartier éponyme, Abdou et elle avaient échangé un regard complice : ils voulaient tous les deux en savoir plus et n’avaient qu’une envie : rejoindre le plus vite possible les centaines de marcheurs et scander avec eux : Vive la Palestine, à bas Israël et gloire aux brigades de Izz Eddine Al Qassam (le précurseur du nationalisme palestinien et le premier à avoir appelé à la lutte armée contre le sionisme) seules à affronter la horde sauvage.
Abdelkader les avait rejoints, tous les trois ont marché, elle, difficilement, jusqu’à « Sultan Ahmet » à quelques mètres de Aya Sofia.
C’était le moins qu’ils pouvaient faire, impuissants que nous tous sommes face à la lâcheté, voire à la complicité des Etats arabes et de l’Occident. La colère ni la compassion n’ont malheureusement pas impacté le sort des enfants de Gaza que les bombes assassines continuent d’enterrer vivants.
La Comtesse de Ségur dans « Les petites filles modèles » évoque un mode de vie paisible, un monde parfait où seuls les enfants étaient désobéissants et encore.
Elle dépeint une vie mondaine, sans tracas et bien organisée qui avait, au fil de ses lectures (Les malheurs de Sophie, etc.) fini par lui faire prendre une importante décision : quand elle sera grande ce sera une aristocrate ! Surtout que lors de ses séjours chez ses grands-parents qui avaient vécu dans l’opulence, elle n’avait jamais vu ma grand-mère paternelle essuyer le parterre ou faire le ménage. Les aides ménagères étaient là pour ce faire. C’est exactement comme ça qu’elle concevait les choses. Et cela a fini de la conforter dans sa détermination à réaliser son projet.
Etant l’ainée de la famille, elle avait été responsabilisée très jeune. Elle devait sans cesse satisfaire les exigences de sa mère, garder ses sœurs, puis prendre des initiatives quand celle-ci tardait comme éplucher des patates… Puis est arrivé le moment où il fallait qu’elle fasse le ménage puis tout faire quand sa mère était absente.
Pour elle, son ainée se devait d’être parfaite dans tout, à l’école, à la maison et même dans les disciplines sportives.
Elle la craignait au point d’avoir appris très jeune à cuisiner et même à faire des gâteaux notamment traditionnels, avec elle mais aussi avec sa grand-mère.
Elle était devenue une pro du ménage et du rangement. Il était devenu pour elle naturel de tout bien faire, de tout réussir, sans pour autant atteindre la perfection tant recherchée, comme si elle était tenue à une obligation de résultats.
Au final, à défaut de devenir une aristo (ha ha ha) elle était devenue une cliente VIP !
Résidant dans un hôtel, ses draps étaient quotidiennement changés et sa salle de bain nettoyée à fond pendant qu’elle prenait son petit déjeuner. C’est la vie de farniente dont elle avait toujours rêvé. Avoir du temps pour elle, que pour elle!
Mais elle voulait la vivre, cette vie de rêve, en étant en bonne santé pas dans le couloir de la mort à attendre que tout s’arrête. Il ne manque à ce décor que les soirées mondaines.
A la place, elle a le droit à des allers et retours parfois jusqu’à cinq fois par semaine, à l’hôpital, soit pour y recevoir sa chimio soit pour des séances de radiothérapie ou encore y faire des injections. Une dilettante implicite qui n’a rien de ludique et qui ne saurait ressembler à une partie de plaisir.
Décidément son cancer l’a donc anoblie, elle n’a pas de titre mais en a les allures (rires) surtout quand elle revient épuisée, après une séance de chimiothérapie ou de radiothérapie et quelle se fait servir son repas dans la chambre, par exemple.
Ayant une sœur atteinte d’un handicap psycho-moteur, elle a eu dès l’âge de cinq ans à fréquenter les hôpitaux et les centres de rééducation fonctionnelle de Bandol à Hyères. Elle y allait soit avec ses parents sinon le plus souvent avec sa mère.
Elle a évolué parmi les enfants malades souffrant de divers handicaps comme la poliomyélite dont souffrait le petit Djaafer à Monsabert, une lugubre structure où certains enfants comme lui étaient carrément oubliés par les leurs. Certains souvenirs douloureux du passé la torturent à ce jour.
Elle revoit sa sœur bébé dans l’une des chambres de l’Hôpital La Timone, à Marseille à la fin des années soixante-dix. Elle était allongée torse-nue sur le lit médicalisé, portant juste une couche culotte, elle revoit sa mère la prendre dans ses bras pour l’embrasser une dernière fois.
Elle était là, le cœur en vrille, à se demander pourquoi elles avaient partir et l’abandonner seule là-bas. Combien de fois, elles l’avaient laissée alors que son seul désir, à elle, était de partir avec sa mère et sa sœur et de rentrer à la maison. Elle n’a jamais pu oublier son regard bleu azur, triste et interrogateur quand elles lui disaient au revoir.
Elle avait « grandi » dans les hôpitaux et elle était en train de terminer sa vie dans ces endroits sombres où l’on flirte quotidiennement plus avec la mort qu’avec la vie.
Post scriptum : Selon Nelson Mandela, dans « Conversations avec moi-même », il existe un doux euphémisme à l’autosatisfaction : l’autobiographie. Je ne partage pas entièrement son avis sur la question, il n’empêche qu’il n’a pas tout à fait tort. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas souhaité que ce récit sur ma maladie s’apparente à un ramassis de vanité.
C’est parce que je suis fatiguée de lire dans le regard des autres une compassion que je considère plus comme de la pitié exprimée à l’égard d’une cancéreuse.
Je souhaite juste que les autres comprennent bien que nous ne sommes pas des suicidaires. Je veux que les autres portent un autre regard non pas sur la maladie mais sur nous.
Je ne doute pas que ceux qui m’aiment souffrent intérieurement, la compassion et l’empathie sont les ultimes et rares expressions de notre humanité au siècle de toutes les horreurs.
Ce sont des sentiments nobles qui s’étiolent pourtant leur usage abusif nous agace plus qu’il ne nous n’apaise.
– J’ai mal pour toi, je ne supporte plus de te voir malade
– C’est bien toi qui me disais que j’allais tous vous tuer
– Je ne sais plus quoi te dire…Je ne trouve plus les mots
En fait, en deux phrases sibyllines, il a tout dit, toute sa douleur, toute sa souffrance qu’il n’assume pas plus que ça, jamais une larme, pourtant bien des larmes versées seul pour moi. On n’évoque plus le sujet, on l’élude. Mais ceux qui nous aiment vraiment s’interdisent hélas toute émotion au risque de nous faire croire que notre cancer les indiffère.
Nahla Rif




