La Nouvelle de la semaine: Assir qassab essouker (Le jus de canne à sucre)

As-tu déjà essayé de cueillir un coquelicot ?
Cette fleur est sauvage et éphémère, elle pousse où bon lui semble. Elle est pourtant symbole de l’amour. Je veux t’aimer mais pour ce faire, aime qui je suis. Aime d’où je viens.
L’air de cette ville est d’une douceur qui emmitoufle les douleurs et apaise les tourments les plus pénibles.
Et les chagrins et le vague à l’âme ?
_ As-tu déjà essayé d’arrêter le temps ?
_ Longe la muraille de Bab Mansour, tu trouveras une porte géante, monumentale. C’est la porte du temps. Un vortex temporel.
Mais avant de tenter de le traverser, bois un verre de jus de canne à sucre, demande au vendeur d’y mettre une lamelle de citron. Avec cette chaleur ça te permettra de voir plus clair, plus vrai que ces marcheurs sortis de nulle part et allant je ne sais où.
_ Regarde combien est beau mon havre ! Combien est vaste mon giron ! Regarde ces remparts comme ils sont majestueux. Ils sont impériaux, dit-on. Ils remonteraient à l’ère almoravide, enfin, à la Dynastie des Almoravides. N’est-ce pas qu’ils sont inexpugnables, comme toi ou comme moi ? Entends-tu cette musique. Elle t’est familière ? A moi aussi Elle me parle. Elle est mienne.
Je m’en vais faire un tour au bazar des senteurs et des couleurs, plus que quelques marches à descendre et me voilà face à tous ces marchands de bonheur. Y trouverai-je le mien ?
– Mais qui t a dit de me suivre ?
_ Je ne veux plus être loin de toi. Je t’ai perdue
_Replonge dans notre passé, si ta vue a baissé depuis, mets des lunettes, tu y verras plus clair. Mais je te suggère une fois de plus de traverser le vortex.
_ Arrête donc avec tes chimères. Tu sais bien que je ne le peux pas. Je t’entends mais, moi, je veux te voir
_ Me voir ?
_ oui te voir, te toucher, m’embaumer de ton odeur. Où as-tu encore disparu ?
_ Trente ans ont passé depuis mon départ. Ne restent de moi que de vagues et peut-être d’âpres souvenirs.
Celui qui voit avec ses yeux, ne verra rien.
_ Allons manger un tajine. Prends la ruelle à droite… suis la musique… Tu as trouvé le marchand de souvenirs ?
_ Quels souvenirs ? Les nôtres ? Mais je n’ai rien oublié ! Mais pourquoi tu ne me crois pas ?
Je n’arrive pas à savoir qui est ce chanteur de musique chaâbi. C’est drôle on dirait que ce n’est pas en Arabe qu’il chante.
Bien entendu, il chante l’amour, mais en hébreu. C’est comme ça à Meknès, Il semble que tout le monde ait trouvé sa place. Sauf toi. Sauf moi.
_ Je reprends un verre de jus de canne à sucre. Energisant, il a un pouvoir rafraichissant. Il rafraîchira mes souvenirs de toi que tu as altérés par ton absence.
_ Je ne t’ai jamais quitté. C’est toi qui es partie, qui m’a laissé, abandonné
_ Même la distance des cieux n’aurait pas pu nous séparer
_ Alors dis-moi, pourquoi je ne te vois pas?
_ Longe les remparts de Bab Mansour encore une fois, c’est une porte sacrée, selon la légende elle aurait été réalisée par un chrétien qui aurait embrassé la religion musulmane. Elle porte son nom, « Le Victorieux renégat ». Traverse-la, mais n’ouvre pas les yeux. Si tu le souhaites vraiment, tu me retrouveras dans ces jardins luxuriants.
Le temps d’une escale à Meknès, à des miles de sa cité et à des lustres de leur idylle, il la retrouva enfin. Il n’eut pas besoin de remonter le temps, ni de traverser le vortex, ni de porter des lunettes. Son cœur le guida de la ville impériale à Rabat et jusqu’à Casablanca.
Leur chemin s’arrêta devant Bab Marrakech. Il voulut la suivre, ne jamais la quitter mais la maladie l’emporta. Et elle se retrouva seule à égrener les années avant de le retrouver.
Nahla Rif




