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La France, malade de ses propres promesses

Par Kahina Hammoudi

Il y a des pays qui tombent bruyamment, sous les coups d’une guerre, d’une révolution ou d’une banqueroute. Et il y a ceux qui s’effritent lentement, pendant que leurs dirigeants continuent de parler au futur comme s’il leur appartenait encore. La France est de ceux-là.

Le Washington Post l’a surnommée, le 8 octobre, le «nouvel homme malade de l’Europe». L’expression fait mal, précisément parce qu’elle est juste. Car la maladie française n’est pas seulement budgétaire. Elle est politique, sociale, diplomatique et morale. Elle se lit dans les chiffres des marchés, mais aussi dans les lycées fermés, dans les capitales africaines qui ont dit non, et dans le silence embarrassé d’une Europe qui ne suit plus vraiment Paris.

Quand la dette devient souveraine

La France emprunte, emprunte, et croit encore pouvoir repousser l’échéance. Sa dette avoisine 3 600 milliards de dollars, près de 119% de son produit intérieur brut, tandis que le déficit dépasse le plafond européen de 3%. Le dernier budget équilibré remonte à 1974 : une génération entière a grandi sous le signe de l’endettement.

Les marchés, eux, ont cessé de fermer les yeux. Le rendement de l’emprunt français à dix ans a frôlé 5%, son plus haut niveau depuis 2002, et l’écart avec la dette allemande a approché 160 points de base. Ce n’est plus une alerte technique : c’est un verdict. Les investisseurs ne demandent pas seulement de l’argent ; ils exigent une preuve que l’État français sait encore gouverner.

Le gouvernement de Sébastien Lecornu propose 43 milliards d’euros de mesures nouvelles pour ramener le déficit à 5% du PIB. Mais l’Assemblée, fragmentée, discute non pas du montant de l’effort, mais de celui qui devra le supporter. Retraités, médicaments, exonérations, pensions : chaque ligne du budget devient un champ de bataille. À quelques mois de la présidentielle de 2027, personne ne veut payer la facture.

Or la facture, elle, ne discute pas. Elle attend.

Une guerre que Paris subit sans la décider

La France se veut puissance d’équilibre, voix de l’Europe, défenseure d’une autonomie stratégique. Mais la guerre contre l’Iran lui rappelle une vérité amère : on peut avoir des ambitions mondiales et ne plus décider des guerres qui bouleversent son économie.

Le baril de Brent a dépassé 105 dollars, le diesel manque, les transports et l’agriculture tremblent. Paris a mobilisé le G7, libéré des stocks stratégiques, annoncé 10 millions de barils de diesel. Ces gestes apaisent peut-être quelques semaines. Ils ne remplacent ni le pétrole, ni la paix, ni une politique étrangère capable de peser sur le cours des événements.

La France parle de leadership européen ; les faits parlent d’impuissance relative. Elle subit une guerre menée par d’autres, paie son énergie au prix fort, et regarde le détroit d’Ormuz se fermer comme on regarde tomber un rideau sur sa propre marge de manœuvre.

L’Afrique a dit assez

C’est peut-être là que la blessure est la plus profonde.

En 2017, à Ouagadougou, Emmanuel Macron promettait d’en finir avec les rapports de domination entre la France et l’Afrique. Neuf ans plus tard, ce sont les États africains qui ont clos le chapitre. Le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Tchad, le Sénégal : les retraits se sont enchaînés, non pas comme une faveur accordée par Paris, mais comme une décision souveraine imposée à Paris.

Ce n’est pas seulement la fin de bases militaires. C’est la fin d’une illusion : celle d’une France qui croirait encore pouvoir parler au nom de l’Afrique, décider pour l’Afrique, ou exiger sa gratitude pour des interventions que beaucoup d’Africains ont vécues comme des formes renouvelées de tutelle.

Quand Emmanuel Macron a regretté le manque de reconnaissance de certains pays, le Tchad et le Sénégal ont répondu sans détour. Le président tchadien Mahamat Idriss Déby a dénoncé un mépris pour l’Afrique et les Africains. La phrase a blessé l’Élysée. Elle aurait dû le réveiller.

Les sommets, les milliards promis, les discours sur le «partenariat d’égal à égal» ne suffisent plus. La confiance ne se décrète pas depuis un podium. Elle se construit dans le respect, la réciprocité et le renoncement aux vieux réflexes.

La popularité de Macron s’effrite

Au bout du compte, une popularité ne s’effondre pas d’un coup. Elle s’érode lentement, dans une facture de carburant, dans le prix du pain, dans une salle de classe sans professeur, dans une contestation qui dure plus longtemps que ce que le gouvernement peut absorber.

Un sondage publié samedi a montré que la popularité du président français Emmanuel Macron a chuté à son plus bas niveau depuis son arrivée au pouvoir en 2017. La colère française ne vise plus une seule cause : elle résulte d’une longue accumulation de sentiments de recul — baisse du pouvoir d’achat, hausse du prix des carburants et mobilisations étudiantes qui rappellent à l’Élysée qu’un État ne se juge pas seulement à ses annonces, mais à sa capacité à protéger ses services publics et ses citoyens.

Les inquiétudes concernant l’avenir du système de protection sociale et le niveau de la dette française occupent également une place importante dans l’opinion. C’est là que réside la contradiction la plus douloureuse : un État qui demande aux Français d’accepter des sacrifices ne parvient plus à les convaincre que ces sacrifices seront équitablement répartis, ni que la crise de la dette ne sera pas payée par les plus fragiles.

Les deux figures de l’extrême droite, Jordan Bardella et Marine Le Pen, ont aussi reculé dans le sondage par rapport au mois précédent. Bardella a perdu trois points et Le Pen quatre, après un rapport l’accusant d’avoir écrit des messages antisémites depuis un ancien compte Facebook. Mais une baisse dans un sondage ne fait pas disparaître la montée du discours identitaire : les idées extrémistes ne s’effacent pas avec la courbe d’une popularité ; elles attendent simplement un nouveau moment de faiblesse pour revenir au premier plan.

Le sondage a été réalisé en ligne, à la demande du journal La Tribune Dimanche, les 7 et 8 septembre, auprès de 1 000 personnes adultes, avec une marge d’erreur comprise entre 0,6 et 3,1 points de pourcentage.

Une République qui se regarde partir

Enfin, il y a la France intérieure : celle des lycées en colère, des enseignants manquants, des bâtiments délabrés, des inégalités qui s’installent. Le 9 octobre, 141 lycées étaient fermés. Le gouvernement promet 3 000 enseignants supplémentaires ; les syndicats réclament un plan de 10 milliards d’euros. Mais comment acheter la paix sociale quand les marchés surveillent chaque dépense et que la dette dicte déjà les limites du possible ?

Dans ce vide, l’extrême droite avance. Elle ne gagne pas seulement des voix : elle impose son vocabulaire. Immigration, sécurité, identité, priorité nationale. Des partis traditionnels, par peur ou par calcul, reprennent des mots qu’ils jadis condamnaient. C’est ainsi que l’on normalise une idée : non pas en la victoriant toujours, mais en la rendant familière.

La France risque donc de sortir de l’épreuve macronienne avec une dette plus lourde, une influence africaine réduite, une Europe moins à l’écoute et une société plus fracturée. Le véritable mal n’est pas seulement financier. Il est dans l’écart entre ce que le pays raconte de lui-même — patrie des droits, puissance universelle, amie de l’Afrique — et ce qu’il vit réellement.

Un pays ne meurt pas seulement quand ses comptes s’effondrent. Il s’affaiblit quand ses promesses cessent d’être crues.

K. H. 

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