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Ceuta submergée : quand la jeunesse marocaine choisit la mer plutôt que le Makhzen

Une nuit de désespoir à la frontière

Par Kahina Hammoudi 

Dans la nuit de mardi à mercredi, la frontière hispano-marocaine de Ceuta a de nouveau été le théâtre d’un exode dramatique. Des milliers de jeunes Marocains, pour beaucoup mineurs, se sont jetés à l’eau depuis la côte de Fnideq, bravant les courants et les patrouilles, pour rallier à la nage le territoire espagnol. Les images qui circulent sur les réseaux sociaux — des corps épuisés tirés hors de l’eau, des adolescents hagards enveloppés dans des couvertures de survie — disent à elles seules l’ampleur du désespoir qui pousse une partie de la jeunesse du royaume à risquer sa vie plutôt que de continuer à espérer un avenir chez elle.

Un bilan qui interroge sur l’ampleur du phénomène

Selon l’agence EFE, citant des sources policières, les tentatives d’entrée se sont concentrées autour du poste-frontière sud de Tarajal. Les services de secours maritimes et la Croix-Rouge espagnole ont récupéré 117 personnes tombées à l’eau, auxquelles s’ajoutent environ 200 autres interceptées par les patrouilleurs de la Garde civile. Deux corps ont par ailleurs été repêchés mercredi à quelques heures d’intervalle : celui d’un jeune homme en état de décomposition avancée au large d’Almadraba, et celui d’un autre, âgé de 25 à 30 ans, retrouvé plus tard près de Piedra del Pineo, mort vraisemblablement de façon plus récente. Sur les réseaux sociaux marocains circulent également des centaines de signalements de disparus, dont le nombre exact reste, comme toujours dans ce genre d’épisode, invérifiable et probablement sous-estimé.

Le symbole qui a choqué : l’insouciance face au danger

Une photographie a particulièrement marqué les esprits : deux jeunes filles, à peine arrivées sur le sol espagnol, y esquissent le signe de la victoire. L’image, glaçante dans ce qu’elle révèle, résume à elle seule le paradoxe de cette crise : des adolescentes prêtes à risquer la noyade pour atteindre un rocher espagnol de quelques kilomètres carrés, et qui, une fois arrivées, célèbrent leur « victoire » — la victoire d’avoir échappé à leur propre pays.

Mai 2021 : une crise qui n’a jamais vraiment été soldée

Cet épisode n’est pas isolé. Il ravive le souvenir de la crise migratoire de mai 2021, lorsque plus de 8 000 personnes avaient franchi la frontière en quelques heures, dans ce qui avait été largement perçu comme une opération orchestrée par Rabat pour faire pression sur Madrid sur le dossier du Sahara occidental. Cinq ans plus tard, rien n’indique que les causes structurelles de ces vagues aient été traitées. Au contraire : le fait que des mineurs, seuls, prennent une nouvelle fois la mer au péril de leur vie suggère que le phénomène s’est banalisé, voire institutionnalisé, dans les zones frontalières du nord du royaume.

Le Makhzen face à ses responsabilités

Difficile, face à ce tableau, de ne pas interroger la responsabilité du pouvoir marocain. Le Makhzen, ce système de gouvernance opaque qui concentre l’essentiel des leviers économiques et politiques autour du Palais, continue d’afficher les indicateurs macroéconomiques flatteurs d’un « Maroc qui gagne », tout en laissant une partie entière de sa jeunesse sans perspective réelle d’insertion sociale ou professionnelle. Le chômage des jeunes, les inégalités territoriales béantes entre un littoral vitrine et un arrière-pays enclavé, l’accès inégal à l’éducation et à la santé : ce sont ces réalités-là, et non un simple « appel d’air » migratoire, qui poussent des adolescents à choisir la mer plutôt que l’avenir qu’on leur promet chez eux.

Plus grave encore, la gestion sécuritaire de la frontière par les autorités marocaines a régulièrement été pointée du doigt : tantôt un dispositif répressif brutal contre les candidats à l’émigration, tantôt, à l’inverse, un relâchement calculé du contrôle frontalier lorsque cela sert les intérêts diplomatiques du royaume face à l’Espagne ou l’Union européenne. Dans les deux cas, ce sont les corps des plus jeunes et des plus vulnérables qui font les frais de ce calcul géopolitique — utilisés, selon de nombreux observateurs, comme une variable d’ajustement dans le rapport de force avec Madrid et Bruxelles.

Une jeunesse sacrifiée sur l’autel du silence officiel

Ni le nombre exact des mineurs impliqués, ni le bilan définitif des disparus n’ont été communiqués par les autorités marocaines. Ce silence officiel, récurrent à chaque épisode de ce type, s’ajoute à l’absence quasi totale de débat public au Maroc sur les causes profondes de cette hémorragie de jeunesse. Tant que la question ne sera pas posée frontalement — pourquoi des milliers d’adolescents préfèrent-ils risquer la noyade plutôt que de croire en un avenir dans leur propre pays — Ceuta continuera, années après années, d’être le théâtre de ces drames à répétition.

K. H. 

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