Abou Dhabi, dehors ! Fini l’ingérence, place à la souveraineté

Par Kahina Hammoudi
Il est des ruptures qui ne surprennent personne, parce qu’elles étaient écrites dans la logique même des rapports de force. Celle qui vient de tomber entre l’Algérie et les Émirats arabes unis est de celles-là. Le 10 septembre 2026, Alger a signifié à Abou Dhabi que la patience avait des limites, et que la souveraineté nationale n’était pas une monnaie d’échange. Derrière cette décision, il n’y a pas un simple différend diplomatique, mais deux conceptions inconciliables de l’État, de la région, et de la place de l’Afrique dans le monde.
La souveraineté algérienne : une ligne rouge que l’argent ne franchit pas
La rupture n’est pas un coup de tête. Elle est l’acte de naissance d’une nouvelle phase dans la politique étrangère algérienne : celle où la souveraineté devient le principe organisateur de toutes les décisions. le Président Abdelmadjid Tebboune l’avait dit fin juillet 2026 : l’Algérie se serait rompue plus tôt «si elle n’avait pas voulu éviter d’aggraver les divisions du monde arabe». Le seuil a été atteint.
Le communiqué du ministère des Affaires étrangères est sans ambiguïté : «agissements provocateurs ou hostiles», «épuisement de toutes les voies de préservation». L’ambassadeur émirati a reçu notification d’un délai de 48 heures pour quitter le territoire. L’espace aérien algérien a été fermé aux appareils émiratis, militaires et civils. Le message est clair : l’Algérie ne se laisse pas acheter.
Ce refus de la soumission économique et diplomatique n’est pas nouveau. Il remonte à l’époque où, ministre de l’Habitat, le Président Tebboune avait catégoriquement refusé de signer le permis de construire du projet Dounia Parc, un dossier jugé fictif, destiné à faciliter le transfert illégal de près de 5 milliards de dollars. Refus catégorique, malgré pressions et tentatives de corruption. Dès lors, la rupture était en germe.
La méthode émiratie : l’argent comme arme de déstabilisation
Ce qui vient de se jouer entre Alger et Abou Dhabi dépasse largement le cadre bilatéral. Il s’agit d’un affrontement entre deux logiques : celle d’un État qui défend sa souveraineté, et celle d’un État qui utilise sa rente financière comme instrument d’ingérence régionale.
1. Financer l’instabilité aux portes de l’Algérie
Les accusations algériennes ne sont pas des conjectures. Elles s’appuient sur des faits documentés, des enquêtes, des rapports d’ONG internationales.
En Libye, le soutien financier et militaire apporté par les Émirats au maréchal Khalifa Haftar a contribué à approfondir la fracture entre l’Est et l’Ouest. Alger, attachée à l’unité et à la souveraineté libyennes, observe avec inquiétude cette politique de division. Les livraisons d’armes, les financements massifs, l’activation de réseaux de mercenaires : autant de leviers utilisés par Abou Dhabi pour transformer la périphérie algérienne en zone d’instabilité permanente.
Au Soudan, depuis le déclenchement de la guerre en 2023, les Émirats soutiennent les Forces de soutien rapide (FSR) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti. Des enquêtes internationales révèlent que plusieurs centaines de mercenaires sud-américains, originaires principalement de Colombie, ont transité par des installations militaires émiraties avant d’être déployés au Soudan aux côtés des FSR. Des milliards de dollars ont été injectés pour financer et acheminer d’importantes quantités d’armements destinés à ces forces, prolongeant un conflit qui a plongé le Soudan dans l’une des crises humanitaires les plus graves du continent.
Au Sahel, profondeur stratégique de l’Algérie, le rôle d’Abou Dhabi dans le financement du terrorisme est encore plus préoccupant. Des sommes colossales ont été mobilisées pour payer des rançons : 20 millions d’euros pour deux otages suisse et autrichien, 10 millions pour un ressortissant américain, jusqu’à 50 millions pour un otage émirati. En injectant de tels capitaux directement dans les caisses d’organisations criminelles, les Émirats violent ouvertement le droit international et s’affirment comme l’un de leurs principaux bailleurs de fonds.
2. Saboter les projets structurants de l’Algérie
Le Gazoduc transsaharien (TSGP) Nigeria–Algérie, relancé en juin dernier à Adrar, fait face à d’importantes manœuvres géopolitiques. Les Émirats déploient de grands efforts pour modifier l’itinéraire de ce projet, afin de le faire dévier vers le Maroc et l’intégrer au projet concurrent Gazoduc Afrique–Atlantique.
Le projet Nigeria–Algérie est jugé plus pragmatique : il ne traverse que deux pays, pour un coût estimé entre 10 et 13 milliards de dollars. Son rival maroco-émirati, en revanche, prévoit de traverser 14 pays, pour un coût supérieur à 25 milliards de dollars. Selon des sources proches du dossier, les Émirats ont déjà mis 5 milliards de dollars sur la table pour influencer les parties prenantes et bloquer la réalisation du gazoduc algéro-nigérian.
3. Instrumentaliser les diasporas et les mouvements séparatistes
Le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), classé comme organisation terroriste, s’est progressivement transformé en une marionnette aux mains de puissances étrangères hostiles. Selon des sources, son chef, Ferhat Mehenni, a intensifié ses démarches diplomatiques à l’étranger, menant notamment des consultations confidentielles à New York avec trois hauts dirigeants émiratis. L’objectif : obtenir un appui politique international et sécuriser de nouveaux canaux de financement.
Ce rapprochement avec Abou Dhabi s’articule avec les alliances déjà nouées par le MAK avec le Maroc et Israël. Des millions de dollars ont été mobilisés pour saturer les réseaux sociaux et certains médias étrangers de campagnes de désinformation massives destinées à fragiliser le front intérieur algérien.
Dans la même logique, le mouvement terroriste Rachad, lui aussi activement financé par les Émirats, fonctionne comme un levier complémentaire de cette stratégie. MAK et Rachad, bien que d’horizons idéologiques apparemment opposés, partagent une convergence opérationnelle absolue : briser les fondements historiques et souverains de l’Algérie de Novembre 1954.
Les prolongements régionaux : une stratégie de l’encerclement
Ce qui se joue entre l’Algérie et les Émirats ne se limite pas aux frontières algériennes. C’est toute l’architecture sécuritaire et diplomatique de la région qui est en jeu.
1. Le Maroc, relais d’une stratégie émiratie
Le rapprochement entre Rabat, Abou Dhabi et Tel-Aviv a profondément mis sous tension les équilibres régionaux désormais menacés par des manœuvres de déstabilisation permanente, où se mêlent mouvement terroriste et subversion.
Le Maroc a bénéficié de moyens financiers considérables de la part des Émirats arabes unis pour alimenter des campagnes de désinformation dirigées contre l’Algérie, visant spécifiquement à détériorer ses relations avec les pays du Sahel. Une très grosse enveloppe de millions d’euros a ainsi été mobilisée par Abou Dhabi pour orchestrer des opérations médiatiques subversives, instaurer un climat de suspicion généralisée autour d’Alger et tenter de l’isoler de son environnement sahélien.
Pire : selon des sources proches du dossier, Abou Dhabi est en charge d’acheminer, par une compagnie aérienne émiratie, des experts militaires israéliens pour participer à l’installation d’infrastructures militaires sionistes à proximité de la frontière algérienne. Le transfert de 30 avions de combat Mirage 2000-9 émiratis au Maroc vient compléter cette évolution et illustre la profondeur croissante de la coopération militaire entre Abou Dhabi, Rabat et Tel-Aviv.
2. Somaliland : la tentation séparatiste financée par les Émirats
L’influence grandissante d’Abou Dhabi au Somaliland s’inscrit au cœur d’une stratégie agressive visant à verrouiller le contrôle des voies maritimes de la mer Rouge et du golfe d’Aden. En traitant directement avec Hargeisa sans l’aval du pouvoir fédéral somalien, les Émirats violent délibérément la souveraineté territoriale de la Somalie.
Cette politique a des prolongements directs : la récente déclaration d’indépendance du Somaliland et sa reconnaissance officielle par Israël. Agissant dans l’ombre comme facilitateur en chef du rapprochement entre Hargeisa et Tel-Aviv, Abou Dhabi a directement pavé la voie à cette alliance hautement toxique. Cet alignement d’intérêts s’étend également au parrainage émirati des ambitions de l’Éthiopie, poussée à s’octroyer un accès direct à la mer via le territoire du Somaliland.
La réponse algérienne : fermeté, vision, souveraineté
Face à cette stratégie d’encerclement, l’Algérie a choisi la fermeté. La rupture des relations diplomatiques n’est pas un geste symbolique : c’est un acte politique fort, qui redéfinit les termes de la relation entre Alger et Abou Dhabi.
1. Une diplomatie de la souveraineté
La position algérienne est constante depuis des décennies : pas de normalisation avec Israël sans création d’un État palestinien. Tebboune l’a répété en 2020 en refusant de s’associer à la «course» vers la normalisation, affirmant que la cause palestinienne restait sacrée pour l’Algérie, puis en 2025 en conditionnant explicitement toute normalisation future à la naissance d’un État palestinien.
Les Émirats, eux, ont signé les accords d’Abraham en septembre 2020, devenant le premier État du Golfe à établir des relations diplomatiques formelles avec Israël. Malgré les destructions et les pertes civiles massives à Gaza, Abou Dhabi a maintenu ses relations avec Tel-Aviv et poursuivi le développement de ses échanges économiques. Pour une large partie de l’opinion arabe, ce choix équivaut à une trahison de la cause palestinienne.
2. Une vision régionale alternative
Contrairement à la logique émiratie de fragmentation et d’ingérence, l’Algérie défend une vision régionale fondée sur la souveraineté des États, la stabilité des frontières, et la coopération mutuelle. Le projet de gazoduc Nigeria–Algérie en est l’illustration : un projet structurant, pragmatique, qui vise à renforcer les liens entre pays africains et à offrir des alternatives énergétiques fiables à l’Europe.
L’Algérie ne pliera pas
De la Libye au Soudan, du Sahel au Maghreb, de Paris à Madrid, la même mécanique émiratie se répète : financer, influencer, armer, diviser. Mais face à l’Algérie, cette stratégie vient de buter sur une limite infranchissable.
L’Algérie n’est ni un État sous tutelle ni un espace politique offert aux puissances qui rêvent d’y installer leurs valets. Sa souveraineté, jalousement préservée, ne se négocie pas. Face à cette mémoire sacrée, les manœuvres d’un État qui n’a connu la colonisation que dans les manuels scolaires prennent tout leur sens.
En cherchant à asphyxier Alger, cet État factice, qui soutient toutes les forces du mal qui ont déchiré le monde arabe, s’avilit au rôle de simple valet des néo-colons du XXIe siècle. Voué à l’échec face à l’indestructible Algérie de Novembre 1954.
K. H.




