Rapport de l’ONU : La main d’Abou Dhabi au cœur du massacre soudanais

Par Kahina Hammoudi
La guerre au Soudan n’est plus un drame local ; c’est une opération internationale, une machine à tuer huilée par des intérêts étrangers. Le dernier rapport de l’ONU (A/HRC/63/23), dressé par la Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Soudan, ne se contente pas d’éclairer les scènes d’horreur : il pointe, de manière circonstanciée et documentée, la responsabilité d’acteurs extérieurs. Et parmi eux, émergent avec une constance glaçante les Émirats arabes unis — Abou Dhabi — dont l’ombre plane sur le Darfour comme sur tant d’autres théâtres africains.
Un système logistique exposé
Le rapport porte un titre qui dit tout : «Attiser la guerre au Soudan : armes, combattants et réseaux de soutien extérieur». Ce n’est pas une mise en garde abstraite ; c’est la compilation de chaînes logistiques, d’intermédiaires et de filières qui, selon l’ONU, ont permis de transformer un conflit déjà meurtrier en guerre industrialisée. Des routes aériennes, terrestres et maritimes relient les Émirats au Tchad, au sud‑est libyen, à Bossaso en Somalie, puis au cœur du Soudan. À l’arrivée : hommes, armes, savoir‑faire et équipements destinés aux Forces de soutien rapide (FSR). Le Darfour en paye le tribut le plus lourd.
Réseaux transnationaux documentés
La Mission onusienne a documenté des entités transnationales opérant depuis plusieurs pays qui ont recruté, formé et déployé du personnel étranger pour soutenir les FSR, tout en facilitant le transfert d’armes, de munitions, de technologies militaires et de soutien logistique. Elle précise que ces chaînes de soutien ont utilisé des lieux de transit au Tchad, dans le sud‑est de la Libye et à Bosaso (Somalie). La mission identifie aussi l’existence d’installations et d’une «base logistique» à Bosaso opérées par des individus et entités basés aux Émirats, qualifiées de «plateforme logistique et point de transit récurrents».

La chasse aux mercenaires
La dimension la plus insoutenable du rapport porte un nom et une géographie : des mercenaires. Près de 2 000 anciens contractuels militaires colombiens ont été recrutés et intégrés aux FSR, utilisant drones de combat, artillerie et armes sophistiquées directement aux côtés des unités des RSF dans le Darfour et le Kordofan. Leur trajet, souvent, passe par les Émirats. Ce n’est plus seulement de l’armement livré sur un quai ; c’est une militarisation par transfert humain, une externalisation de la violence où des compétences meurtrières circulent comme des marchandises. Pire : du matériel saisi auprès des FSR présente des caractéristiques identiques à du matériel précédemment exporté vers les Émirats, signe que ces flux ne sont ni accidentels ni opaques au point d’exclure une responsabilité émiratie.
Intensification des attaques de drones
Le rapport constate que des fournisseurs étrangers ont considérablement renforcé les capacités de drones des FSR et des Forces armées soudanaises (SAF), leur permettant de frapper bien au‑delà des lignes de front. Il documente des frappes ayant causé des pertes massives parmi les civils : les attaques des RSF à Kalogi (Kordofan du Sud) faisant 114 morts, dont une soixantaine d’enfants; les frappes des SAF à Ad‑Da’ein (Darfour oriental) tuant au moins 70 personnes et détruisant un important hôpital; et les frappes répétées à El Obeid (Kordofan du Nord) entre juillet et août 2026 qui ont dégradé les infrastructures essentielles (électricité, carburant, eau, santé) et aggravé la crise humanitaire. La Mission estime qu’il existe des motifs raisonnables de croire que ces attaques constituent de graves violations des droits de l’homme et du droit international humanitaire, et peuvent être assimilables à des crimes de guerre.
Le Darfour, cible et victime
Le Darfour, théâtre d’une apocalypse humanitaire, n’est pas une conséquence «collatérale» : il est l’objectif. La Mission onusienne documente crimes de guerre et crimes contre l’humanité, et relève des éléments laissant envisager que certains actes autour d’El‑Fasher présentent les caractéristiques d’un crime de génocide. Ce sont des mots qui n’auraient jamais dû revenir dans un dossier contemporain. Que des réseaux extérieurs renforcent les capacités d’un groupe responsable de telles atrocités, c’est rendre complices — et en droit international, la complicité a un nom.
Deni et aveuglement diplomatique
Les recommandations onusiennes sont claires : enquêter plus vigoureusement sur les sociétés, les recruteurs et les intermédiaires liés aux Émirats, couper ces circuits, et rendre compte publiquement des responsabilités. La Mission a également appelé au respect strict de l’embargo sur les armes imposé au Darfour et a exhorté le Conseil de sécurité à étendre cet embargo à l’ensemble du Soudan. Face à ce diagnostic, Abou Dhabi persiste dans son déni. Un déni officiel répété, mais de moins en moins crédible à mesure que s’accumulent preuves matérielles, témoignages et recoupements d’enquête. La diplomatie des pétrodollars se heurte aujourd’hui à une réalité judiciaire et médiatique qui resserre l’étau autour des commanditaires.
Un modèle reproduit ailleurs
Ce qui se passe au Soudan n’est pas inédit : c’est la reproduction d’un modèle. Depuis 2011, Abou Dhabi a fait de la «contre‑révolution» — et de sa défense des régimes autoritaires — un axe de sa politique extérieure. Investissements massifs, réseaux d’influence, appui logistique et militaire à des hommes forts : la recette a été appliquée en Libye, au Yémen, en Somalie, au Mali. En Libye, les mêmes filières transitent par l’Est contrôlé par Khalifa Haftar ; au Sahel, des soutiens discrets ont contribué à fragiliser des États et à renforcer des coalitions non responsables devant les populations. Le Financial Times et d’autres enquêtes internationales ont tracé ces liaisons : recrutement en Amérique latine, plateformes logistiques au Proche‑Orient, relais en Afrique de l’Est et en Libye, puis embrasement local.
Pour l’Algérie et d’autres États africains qui dénoncent la politique émiratie depuis des années, le rapport onusien est une validation parfois tardive d’intuitions géopolitiques. Il rappelle aussi que la souveraineté d’un État ne se protège pas uniquement par des discours : elle se défend en identifiant et en neutralisant les réseaux qui l’érodent de l’extérieur. Refuser de voir l’ingérence, prétendre que la guerre est «seulement soudanaise», c’est fermer les yeux sur les courroies d’acheminement d’une déstabilisation planifiée.
Logistique : la clef des guerres modernes
Le Dr Ahmed Mizab résume l’enjeu : « les guerres modernes se gagnent autant par la logistique extérieure que par les affrontements directs ». Qui contrôle les routes d’approvisionnement, qui recrute et remplace les pertes, qui apporte la maintenance et la formation des systèmes d’armement, tient en réalité la clef du pouvoir. La Mission d’établissement des faits rappelle que les États liés à ces chaînes d’approvisionnement ont des obligations internationales de diligence raisonnable : ils doivent enquêter, démanteler ces réseaux et prévenir les violations. Le rapport invite la communauté internationale à agir sur ces lignes de force — pas seulement à négocier entre belligérants qui continuent de recevoir soutien et renforts de l’extérieur.
Des mesures urgentes à prendre
Il y a là une responsabilité collective. La crise soudanaise ne se résoudra pas tant que des acteurs étrangers, protégés par des algèbres diplomatiques et des investissements économiques, pourront alimenter l’appareil de guerre. Demander à Abou Dhabi de «s’expliquer» est un euphémisme : il faut des audits, des gels d’actifs, des sanctions ciblées contre les sociétés‑écrans et les individus identifiés, et la mise en place de mécanismes judiciaires internationaux pour poursuivre la complicité. Les États africains doivent se coordonner, les institutions onusiennes renforcer leurs moyens d’enquête, et les partenaires régionaux — Union africaine, Ligue arabe — briser l’omerta qui protège les commanditaires étrangers.
L’ampleur de la catastrophe humanitaire
La Mission rappelle également le contexte : le Soudan fait face à la plus grave crise humanitaire au monde. Environ 33,7 millions de personnes — près des deux tiers de la population, dont plus de 20 millions d’enfants — ont besoin d’aide et de protection. Plus de 14 millions sont déplacées, dont près de 5 millions réfugiés à l’étranger. La guerre a ravagé les systèmes de santé, l’approvisionnement alimentaire et les services essentiels ; près de 20 millions de personnes souffrent de faim aiguë, avec des risques de famines localisées touchant des centaines de milliers de personnes. Comme l’a sévèrement dénoncé récemment le chef des secours de l’ONU, Tom Fletcher, le monde connaît «un manque d’action» qui alimente cette catastrophe : «Le peuple soudanais a besoin de nourriture, d’eau et de médicaments. Pourtant le monde envoie des drones, des armes et des mercenaires».
Un impératif moral
Au‑delà des responsabilités juridiques, il y a l’impératif moral. Les victimes du Darfour ne sont pas des chiffres lointains ; ce sont des villages incendiés, des familles décimées, des générations traumatisées. Tant que les pipelines de la haine et de la guerre resteront alimentés, tant que des pays pourront externaliser leur violence contre des populations sans défense, l’Afrique paiera le prix fort. Et les mots « souveraineté » et « neutralité » perdront leur sens face à la réalité d’un continent transformé en champ d’expérimentation militaire par des puissances disposées à monnayer la stabilité.
Vers la responsabilité pénale
Abou Dhabi peut continuer à nier. Les États qui tolèrent ou facilitent ces pratiques peuvent continuer à fermer les yeux. Mais la force des preuves accumulées change l’équation : la responsabilité politique et pénale devient inévitable. La communauté internationale, si elle veut prétendre défendre le droit et la paix, doit enfin transformer ces constats en actes coercitifs. La Mission a rappelé que diriger des attaques contre des civils et des biens civils constitue un crime de guerre, et que toute la chaîne de responsabilité, y compris ceux qui ordonnent, financent ou facilitent, doit être enquêtée.
Symptôme d’une maladie régionale
Le Soudan n’est pas un isolat. C’est un symptôme. Et tant que l’on traitera le symptôme sans remonter à la source, la maladie se propagera. L’ONU l’a rappelé ; la preuve est maintenant sur la table. Reste à savoir si la communauté internationale aura le courage de frapper les mains qui alimentent le feu.
K. H.




