Le silence assourdissant de la presse marocaine : Jabaroot frappe, le Makhzen se tait

Par Kahina Hammoudi
Le 24 août 2026, un coup de tonnerre numérique a secoué le Maroc : le collectif de hackers Jabaroot a publié ce qu’il présente comme les données personnelles de plus de 70 000 agents des services de police et de sécurité du royaume, incluant des identités liées à la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) et à la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). Un séisme informatique d’une ampleur inédite, susceptible de fragiliser des opérations, d’exposer des informateurs et de ruiner la confidentialité prétendument inviolable d’un appareil sécuritaire omniprésent. Et pourtant, curieusement, les salles de rédaction marocaines sont restées muettes.
L’anomalie, observée et soulignée publiquement par le journaliste Ignacio Cembrero, n’est pas un détail technique. Sur le réseau X, Cembrero a noté qu’un jour entier après la mise en ligne, aucun grand quotidien ni aucune chaîne de télévision marocaine n’avaient relayé l’information. Aucun titre national n’a mis ce dossier en première page, aucun débat télévisé n’a été déclenché. Pour un pays où les fuites touchant l’État provoquent normalement une onde de choc médiatique, ce silence est significatif — et lourd de sens.
Une omerta à géométrie variable
Ce mutisme n’est pas une surprise isolée : il s’inscrit dans un schéma récurrent depuis l’apparition de Jabaroot en avril 2025. À chaque révélation — qu’il s’agisse de données de la Caisse nationale de sécurité sociale ou d’autres fichiers administratifs sensibles — la réaction des médias traditionnels marocains a oscillé entre minimisation, silence et traitements expéditifs, quand la presse étrangère, notamment espagnole, a multiplié analyses et confirmations partielles. Le contraste est criant : à l’étranger, on fouille, recoupe, on interroge d’anciens agents ; au Maroc, on oublie.
On peut tenter d’expliquer ce vide par des mécanismes qui ne sont pas purement journalistiques. Le tissu médiatique marocain est tissé de liens politiques, économiques et parfois personnels avec les réseaux du pouvoir. Campagnes publicitaires, pressions administratives, accès à l’information contrôlé, menaces implicites ou explicites : autant de leviers qui font que certaines affaires, surtout celles touchant de près l’appareil sécuritaire, sont traitées avec des gants invisibles. Le résultat est une information dont la portée publique est amputée, au profit d’une gestion de crise à la fois politique et sécuritaire — et non journalistique.
La confiance internationale en jeu
Le silence a des conséquences concrètes. Le Maroc a investi ces dernières années dans un réseau dense de coopération sécuritaire avec des partenaires africains et européens. Pour la CAN — et à plus long terme pour la préparation du Mondial 2030 co-organisé avec l’Espagne et le Portugal — Rabat a vanté une coordination régionale exemplaire. Or, ce type d’architecture repose sur une confiance réciproque : échanges d’information, partage d’opérations, protection des sources. Si la presse nationale préfère taire une fuite massive touchant des agents, les partenaires externes ne peuvent qu’être inquiets. Le doute s’insinue : les données sont-elles maîtrisées ? Les partenaires peuvent-ils compter sur la discrétion marocaine ? À défaut de transparence, c’est la crédibilité diplomatique et opérationnelle qui vacille.
Les éléments publiés par la presse étrangère rendent l’affaire encore plus explosive. Des titres espagnols ont rapporté des vérifications partielles et des témoignages d’anciens agents, évoquant une possible implication directe d’Abdellatif Hammouchi, omniprésent à la tête tant de la DGST que de la DGSN. La presse internationale a aussi mis en perspective ces révélations avec des épisodes récents — notamment la crise migratoire à Ceuta — et avec l’usage politique d’outils sécuritaires contre des opposants et des migrants. Pendant ce temps, la presse marocaine, lorsqu’elle en parle, le fait au compte-gouttes, sans enquête approfondie ni recoupements visibles.
Une presse asphyxiée, une démocratie affaiblie
Le phénomène n’est pas seulement une faiblesse professionnelle ; il est symptomatique d’un État où le contrôle de l’information devient un instrument de pouvoir. Une presse qui s’autocensure ou qui subit des blocages informels n’assure plus sa mission : éclairer le débat public, tenir les pouvoirs pour responsables, protéger les citoyens en révélant les risques.
Ici, le mutisme pèse sur la vie démocratique. Le grand public est privé d’éléments essentiels pour juger de la sécurité collective et des choix gouvernementaux. Les victimes potentielles — agents eux-mêmes, citoyens, migrants — restent sans voix.
La question dépasse le Maroc. Dans une région où la sécurité est monnayée et où les alliances se consolident autour d’intérêts stratégiques et économiques, le manque de transparence nourrit la défiance. Les sociétés civiles, les organisations de défense des droits et les partenaires internationaux doivent exiger des réponses claires : quelle est la portée réelle de la fuite ? Quels sont les risques opérationnels ? Quelles mesures de protection et d’enquête ont été engagées ? Et surtout : pourquoi les médias nationaux, supposés garants de la vérité publique, se taisent ?
Vers une normalisation du silence ?
En laissant une telle omission s’installer, le milieu médiatique marocaine risque d’entériner une norme dangereuse : celle selon laquelle certaines sujets — quand ils touchent aux rouages sécuritaires — seraient exclus du débat public. C’est une pente glissante. Plus le silence devient acceptable, plus il se renforce. Et plus il s’installe, plus il devient difficile pour les journalistes indépendants de faire leur travail sans subir pressions, marginalisation ou représailles.
La situation impose plusieurs mesures urgentes, si le peuple marocain et surtout l’Europe, veulent éviter que cette affaire ne devienne un simple chapitre de plus dans l’histoire d’une presse domestiquée.
Au-delà des mesures techniques, c’est un choix politique qui se joue. Le pouvoir peut préférer l’opacité et la maîtrise de la narration ; la société peut, elle, exiger la vérité et la responsabilité. La presse, quant à elle, doit retrouver sa colonne vertébrale : questionner, recouper, publier. Si elle échoue, la démocratie marocaine perd une boussole essentielle.
Le dossier Jabaroot n’est pas seulement une fuite de données : il met à nu les lignes de fracture entre pouvoir, sécurité, médias et citoyens. Le silence des rédactions marocaines n’est pas neutre. Il est un acte — ou une abdication — qui mérite d’être documenté, dénoncé et combattu. Tant que la parole médiatique restera muselée, la confiance, domestique comme internationale, continuera de se fissurer.
K. H.




