Santé mentale et drogues en Algérie: Quand le fléau des psychotropes nourrit la guerre des bandes de quartiers

Par Nadera Rebiai

En Algérie, la santé mentale n’est plus un sujet tabou comme auparavant : stress, anxiété, pression sociale ou économique sont des réalités quotidiennes pour de nombreux jeunes et adultes, mais derrière ces souffrances parfois silencieuses, un autre phénomène s’aggrave : la consommation de drogues et de psychotropes, portée par des réseaux de trafic bien structurés et de plus en plus associée à une violence de rue organisée,  que les autorités qualifient désormais de priorité sécuritaire nationale.

Des saisies qui atteignent des niveaux inédits

Le bilan 2025, présenté par l’Office national de lutte contre la drogue et la toxicomanie à l’occasion de la Journée internationale contre l’abus et le trafic de drogues, dépasse largement celui de 2024: les services de sécurité ont intercepté plus de 37 tonnes de cannabis, 1 461 kg de cocaïne et environ 2 kg d’héroïne, ainsi que plus de 43,41 millions de comprimés psychotropes.

L’année 2026 confirme cette tendance haussière. En juin, à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre la drogue, une cinquième opération nationale de destruction a permis d’incinérer plus de 16,5 tonnes de kif traité, une tonne de drogues dures et plus de 25 millions de comprimés psychotropes, pour une valeur estimée à plus de 50 milliards de dinars.

Un mois plus tard, l’armée annonçait une saisie record dans le Sud : plus de 270 kg de cocaïne interceptés dans un camion semi-remorque à Adrar, tandis qu’à Alger, fin juillet, une opération a permis la découverte de plus de deux millions de comprimés psychotropes et le démantèlement d’un réseau de trafic.

De la drogue au territoire : la guerre des bandes de quartiers

Ce qui distingue 2026, c’est la nouveauté dans le discours officiel : la drogue n’est plus seulement un problème sanitaire, elle est désormais présentée comme le carburant économique des « bandes de quartier », ces groupes se livrent à l’agression, l’intimidation, le trafic de drogue, la détention d’armes blanches et le détournement des lieux publics, au point que l’État a lancé une stratégie nationale de prévention et de lutte pour la période 2026-2029, examinée à la mi-juin par le ministre de l’Intérieur Saïd Sayoud.

Les chiffres de ce phénomène restent élevés : la Gendarmerie nationale a démantelé 861 bandes de quartier et procédé à plus de 4 360 arrestations en 2025, tandis que la DGSN, de son côté, avait élucidé 146 affaires impliquant 1 168 personnes…constat amer, la cadence ne faiblit pas cet été : début août, la Sûreté d’Alger annonçait le démantèlement de six réseaux criminels regroupant 42 individus.

Interrogé sur le sujet, le président Tebboune a été sans détour, évoquant une « guerre féroce » de l’État contre ces individus, avec des services de sécurité mobilisés avec tous leurs moyens, au nom de la protection des familles et de la jeunesse.

Derrière les chiffres, des vies en dérive

L’impact de ces substances ne se limite pas à la santé physique, chez certains jeunes, la consommation de drogues ou de psychotropes conduit à des troubles du comportement, une irritabilité accrue, parfois des dérives violentes.

La drogue ne peut pas être considérée comme la seule cause de ces dérapages, mais elle agit comme un amplificateur de fragilités psychologiques et sociales déjà présentes et désormais, comme le ciment économique de bandes structurées qui se disputent des territoires urbains.

Une approche qui doit aller au-delà de la répression

La répression du trafic s’intensifie et progresse, mais elle ne suffit pas à elle seule à réduire la consommation ni les violences qui l’accompagnent.

La stratégie nationale 2026-2029 contre les bandes de quartiers, tout comme celle 2025-2029 contre la drogue, affiche une ambition plus large : agir sur les causes, pas seulement sur les symptômes, cela suppose ; renforcer l’accès aux soins psychiatriques et aux consultations psychologiques, de développer les structures de prise en charge des addictions, de mener des campagnes d’éducation sur les risques réels des drogues, et d’accompagner les jeunes en difficulté sociale ou psychologique.

Car souvent, derrière une prise de drogue et derrière l’appartenance à une bande se cache un mal-être non exprimé, un manque d’écoute ou une difficulté à trouver un sens ou une perspective.

Les saisies record de cannabis et de psychotropes ne sont plus seulement des chiffres : elles sont devenues le miroir d’un danger profond touchant la société algérienne qui doit continuer d’agir sur trois fronts à la fois : la répression, la prévention, et le soutien humain, faute de quoi la rue continuera d’écrire, à sa manière, ce que le silence n’a pas su dire.

N.R

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