Pénurie d’eau, flambée des prix, crise du carburant… Le Makhzen entre gestion calamiteuse et corruption
Alors que des millions de Marocains se battent pour un peu d’eau et un bol de carburant à prix abordable, le Makhzen se contente de masquer la crise derrière des subventions spectaculaires et une corruption qui coule à flots.

Par Kahina Hammoudi
En 2026, le Maroc ne traverse pas simplement une crise conjoncturelle. Il vit une crise de régime, où la pénurie de l’eau, la flambée des prix et la corruption du palais s’incarnent dans le quotidien épuisé de millions de citoyens. Pendant que les villas de l’élite se baignent sous des fontaines luxueuses, des quartiers entiers se réveillent le matin sans une goutte d’eau courante, coupée parfois depuis un mois et demi.
Selon l’ONU et le World Resources Institute, le Maroc est déjà en situation de stress hydrique, avec moins de 650 m³ d’eau douce par habitant et par an, contre plus de 2 500 en 1960. Les barrages, pompe‑à‑vidange médiatique pendant les sécheresses, ne suffisent pas à masquer la vérité : la gestion opaque des ressources, l’octroi de concessions agricoles et touristiques à des groupes liés au Makhzen, et l’exploitation par des investisseurs étrangers (y compris des entreprises de l’entité sioniste accusées de prélever massivement l’eau en zones sensibles) aggravent la détresse des campagnes et des périphéries urbaines.
Inflation, carburant et SMIG : le pacte de misère
Sur le front économique, le Maroc affiche des chiffres rassurants pour l’extérieur : 3,9% de croissance en 2025, 3,7% en 2026, selon le FMI. Mais en 2026, l’inflation ralentie à −0,6% sur un an cache une hausse mensuelle de 0,5%, portée surtout par les produits alimentaires (+0,8%) et les carburants (+0,3%). Le gaz butane, pierre angulaire de la cohésion sociale, est subventionné à hauteur de 78 dirhams par bouteille de 12 kg, contre 30 dirhams auparavant, ce qui représente des dépenses mensuelles de l’État estimées à 164,8 millions de dollars pour contenir l’explosion des prix de l’énergie.
Autant dire que le palais et son appareil administratif transforment une politique publique en monument de gaspillage : l’argent coule à flots pour limiter la colère, mais la structure du système reste intacte. Le chômage, officiellement autour de 13% à la fin 2025, coiffe une jeunesse précarisée, tandis que les ajustements salariaux au SMIG et au SMAG, martelés dans les communiqués 2026, ne compensent qu’en partie la hausse des prix du quotidien.
Manifestations : la contestation reprend la rue
Si la machine médiatique chérifienne parle de «résilience» et de «transition énergétique», la rue raconte autre chose. En 2025, des milliers de manifestants ont défilé à Casablanca, Rabat, Tanger et Marrakech contre la hausse des prix des produits de première nécessité, brandissant des pancartes «Non à la cherté de la vie» et «Des mesures urgentes pour les familles marocaines». En 2026, la mobilisation s’articule désormais autour de deux flèches : la pénurie d’eau et la détresse énergétique.
Des vidéos de 2026 montrent des habitants de campagnes et de périphéries urbaines qui parcouraient des kilomètres à pied pour remplir des jerricanes, accusant ouvertement le Makhzen de les priver d’eau tout en autorisant des projets pharaoniques et des investissements étrangers à pomper les nappes. Sur les réseaux sociaux, un événement de mobilisation nationale était annoncé le 7 avril 2026 devant les raffineries et dépôts pétroliers, avec comme mot d’ordre : la hausse des prix du carburant et le refus de laisser le citoyen payer le prix des tensions au Moyen‑Orient.
Manifestations et répression : GenZ 212 entre espoir et répression
Si la crise économique et hydrique couve depuis des années, elle a trouvé une voix puissante en 2025 avec le mouvement GenZ 212, porté par la jeunesse marocaine. Des milliers de jeunes ont envahi les rues de Casablanca, Rabat, Marrakech, Agadir, Oujda et plusieurs autres villes pour exiger la fin de la corruption, la démission du gouvernement et la réforme des services publics.
La répression a été massive : selon les ONG, environ 5 700 personnes ont été arrêtées, plus de 2 100 restent incarcérées, et plusieurs manifestants ont été condamnés à des peines cumulées dépassant 100 ans de prison. Des organisations comme Human Rights Watch dénoncent une répression violente : blessés, arrestations arbitraires, décès, et un usage disproportionné de la force. Au lieu de répondre aux revendications, le Makhzen a choisi la terreur judiciaire pour liquider symboliquement le mouvement.
En 2026, le palais tente de masquer cette honte par des discours de modernité et de réforme, mais la rue se souvient. Les jeunes, même épuisés, restent une bombe à retardement : tant que leurs conditions de vie ne s’améliorent pas, la contestation ne disparaîtra pas ; elle se contentera de se muer en colère froide.
Rabat vidée de ses habitants : le Makhzen au service de la mafia immobilière
Alors que la crise de l’eau et des prix gronde, une autre offensive se joue dans les quartiers de Rabat. Une note officielle du Makhzen, relayée par la presse locale, révèle un plan d’expulsions massives : des milliers de logements, d’immeubles et de bâtiments sont frappés de démolition, au nom d’une prétendue «requalification urbaine».
Les autorités agissent sans préavis, sans justification transparente, en élargissant sans cesse la liste des bâtiments condamnés. Les familles sont délogées sous la menace de la force, parfois en pleine saison difficile ou en pleines classes scolaires. Ces opérations sont menées exactement comme à Casablanca, où la police protégeait les pelles et les promoteurs, pas les habitants.
Derrière ces expulsions, on lit un projet clair : vider les quartiers historiques et populaires de leurs résidents pour transformer la capitale en terrain de jeu pour les capitaux étrangers, les lobbies immobiliers et les grandes fortunes. Les organisations de défense des droits humains dénoncent un nettoyage social et une forme de colonisation immobilière. Les quartiers, lieux de mémoire, sont traités comme des stocks de foncier à monétiser, sans égard pour l’histoire ni pour l’avenir des habitants.
Un représentant syndical, à l’occasion d’une réunion du conseil national de son syndicat, a rappelé que le discours officiel sur l’«État social» est en totale contradiction avec la réalité : le chômage augmente, les inégalités se creusent, et l’État ne parvient ni à contenir les vagues de pauvreté ni à protéger les plus fragiles. Cela révèle l’aggravation des déséquilibres structurels et l’absence de politiques capables de répondre aux crises successives. Le fossé entre les priorités de la société et les choix du pouvoir se creuse au point de menacer la stabilité même du Royaume.
Le Makhzen au fond du gouffre
Le Maroc de 2026 est donc un pays fracturé :
Un pays où la pénurie d’eau est produite par une mauvaise gestion et une spéculation foncière.
Un pays où la flambée des prix et la crise du carburant pèsent sur des ménages déjà à bout de souffle.
Un pays où les manifestations sont réprimées sans pitié, et où la jeunesse se voit condamnée à des peines de prison à vie pour avoir exigé sa dignité.
Et un pays où Rabat même est vidée de ses habitants pour laisser la place à des capitaux étrangers et à une mafia immobilière qui sert le Makhzen.
Le Makhzen, qui se veut protecteur de l’ordre et garant du développement, apparaît aujourd’hui comme le véritable maître de la crise. Il gouverne par la corruption, la force et le gaspillage, en croyant que la répression et les subventions à court terme suffiront à maintenir le calme. Mais derrière la façade, les tensions sociales se creusent, les indignations se multiplient, et la crise ne fait que commencer.
Tant que le palais ne rendra pas des comptes, ne renoncera pas à ses privilèges et ne mettra pas fin à la spoliation des citoyens, le Maroc restera un pays en état de crise permanente, où la vraie ressource qui manque n’est pas l’eau, ni l’énergie, ni même l’argent, mais la justice.
Pegasus, traque numérique, justice allemande : le Makhzen démasqué
Le Maroc n’est pas seulement un pays de pénurie d’eau et de carburant ; c’est aussi un État‑espion qui utilise le logiciel espion Pegasus, conçu par l’entreprise israélienne NSO, pour cibler journalistes, opposants, militants et même des responsables médias à l’étranger. Les enquêtes du « Projet Pegasus » ont révélé que le Maroc, à lui seul, aurait ciblé quelque 10 000 numéros de téléphone, faisant du Royaume l’un des plus gros clients de ce logiciel de surveillance invasive.
Pegasus permet de prendre le contrôle complet d’un smartphone : lire messages, appels, mails, activer micro et caméra à distance, sans même que la victime s’en doute. Des journalistes marocains, français, algériens et d’autres pays figurent parmi les cibles, au cœur d’une stratégie de traque numérique qui vise moins le terrorisme que le dissident, le lanceur d’alerte, le journaliste vigilant.
Récemment, une nouvelle étape de ce scandale a été franchie avec l’Allemagne : la Cour fédérale de justice allemande a rejeté le recours du Maroc contre deux médias allemands dans le cadre de l’affaire Pegasus, validant la diffusion de ces révélations.
En clair, le Makhzen a tenté de faire taire la presse, mais la justice européenne l’a mis en échec. Derrière cette affaire, on lit une vérité simple : le régime chérifien ne gouverne plus seulement par la police et la prison, mais par la cyber‑répression, l’espionnage systématique et la volonté de briser toute forme de controverse, même lorsque celle‑ci vient de l’autre côté de la Méditerranée.
K. H.




