La Nouvelle de la semaine: Beyrouth-Damas (2ème partie)
Par Nahla Rif
Djibril parle beaucoup, son véhicule est spacieux mais pas très confortable et vieillot. Je n’avais plus le choix. Fort heureusement, Damas est distante de Beyrout de 113 kilomètres.
Djibril nous avait dit que nous allions faire une halte à Chtoura, une petite ville très agréable et très animée, pas loin du poste frontière libano-syrienne, El Masna’.
A Chtoura, j’avais découvert cette délicieuse pizza garnie uniquement de mozzarella et d’origan. L’expat qatari, originaire de Haleb, assis côté passager, s’était enfin décidé pour faire le change.
A bord du taxi, nous avions beaucoup parlé de la guerre, des réfugiés syriens qui ne cessaient d’affluer vers le Liban voisin et de Bachar Al Assad qui n’avait visiblement rien perdu de son aura.
Taym, le sexagénaire originaire de Tripoli (A la frontière Nord du Liban) qui était assis à ma gauche, avait insisté pour partager avec moi sa pita au fromage. Il esquissait un sourire toutes les fois où il me voyait sortir mon carnet pour prendre des notes.
– Tu écris en Français ?
– En effet, c’est la langue que j’utilise pour travailler et écrire.
– C’est bien ! me lançait il toutes les fois où je gribouillais sur mon carnet.
Djibril oeilladait d’une manière agacée le jeune syrien résidant à Doha.
Nous, qui étions assis à l’arrière du véhicule, ne suivions pas trop leur conversation, ce n’est qu’une fois arrivés à Chtoura que nous avions compris de quoi il en retournait.
L’expatrié syrien voulait faire le change et avait tellement chicané sur le taux qu’il nous avait fait perdre du temps. En fait c’était son attitude qui avait tant énervé Djibril.
A un moment donné, ce dernier avait commencé par pousser des soupirs. La voiture allait nous lacher au milieu de la route.
Il lançait : El arabiya kherbette, el arabiya kherbette (la voiture va s’arrêter !), c’est le radiateur, donnez moi toute l’eau que vous avez !
Le syro-indonésien avait d’un coup perdu sa bonhommie. Il avait été très sympa durant tout le voyage mais l’annonce faite par Djibril que nous allions certainement devoir descendre et trouver un autre véhicule qui allait nous conduire jusqu’à Damas l’avait littéralement fait sortir de ses gonds.
Arrivés à Masna’, nous étions tous descendus pour effectuer les procédures de contrôle aux frontières. Les journalistes passaient directement par le guichet réervé aux diplomates. Quelle chance, j’étais seule !
Les policiers voyant mon passeport vert m’avaient souhaité la bienvenue, précisant combien l’Algérie était une nation honorable. Même accueil fraternel au poste frontière côté syrien de Jdaidet Yabous. Ce n’était pas pour me déplaire.
Quelques mois auparavant, je m’étais prémonitoirement attardée sur la vie de Nizar El Qibbani. Sa vie fut aussi prolifique que triste à pleurer. J’avais allumé mon ordinateur et écrit un texte pour lui rendre hommage, j’en avais éprouvé le besoin et pour conclure je lui avais promis d’aller sur sa tombe. Je suis passée pas loin de Bab Al Saghir mais n’ai pas eu le temps de me rendre au cimetière.
Premier Check point côté syrien. Djibril s’était arrêté pour leur dire que la voiture était en panne et qu’il fallait que quelqu’un nous accompagne jusqu’à Damas qui était à quelques encablures. Nous étions en colère car nous étions livrés à nous-mêmes ! Et moi qui venais d’arriver dans ce pays encore en guerre contre l’Etat islamique dans les régions plus au Nord !
Un militaire en civil a proposé de nous accompagner l’expatrié qatari et moi. Avais-je le choix ? Mon inquiétude n’allant rien changer à cette situation rocambolesque, j’étais montée dans la voiture de ce parfait inconnu, priant Dieu que tout se passe bien.
Et ce fût le cas. Je suis arrivée à bon port, dans un hôtel qui avait été inauguré par Hafez Al Assad qui n’avait rien perdu de son fast ni de son charme. Ma chambre était spacieuse et donnait sur une magnifique piscine et sur le centre ville. Un drapeau géant flottait au loin, le ciel était clair, il faisait beau et chaud dans mon cœur.
Mes cours d’Histoire critique de l’architecture, dispensés par notre irrempaçable enseignant Monsieur Cherif Hamouche, qu’il repose en paix, , étaient plus que des cours. C’était des récits d’Histoire qui nous faisaient voyager et slalomer à travers les civilisations.
L’amphithéâtre était toujours plein. Aucun étudiant ne ratait jamais ces conférences magistrales. Et c’est ainsi que nous avions appris que Damas était la plus vieille capitale de l’histoire, la plus ancienne ville habitée du monde et j’y étais. Pour nous qui sommes férus d’architecture et d’urbanisme, avoir la chance de la visiter était le summum de la jubilation.
Mais en attendant, de ma chambre d’hotel, j’avais remarqué qu’un événement allait se dérouler en soirée au bord de la piscine. Et c’était un mariage qui avait été animé non pas par un mais par plusieurs chanteurs.
Je ne voyais rien de cette guerre retransmise sur les chaines occidentales, de ce Damas en ruines!
Encore une fois j’ai eu raison d’accepter ce voyage pour voir, pour comprendre, pour découvrir la vérité et la rapporter.
La fête était grandiose, les couples dansaient, chantaient en chœur, dégustaient les mezze et autres mise en bouche.
De mon balcon, je regardais les damascains célébrer la vie. Pourtant, l’autoroute reliant Damas à Homs avait été rouverte à peine un mois plus tôt.
Pendant les six années de guerre, les syriens avaient peur de l’emprunter, les milices de Daech y avaient semé la mort tous les jours.
Damas revivait. Les damascains vaquaient à leurs occupations, la vie avait repris son cours. Les enfants venaient de reprendre l’école.
Pourtant l’hydre islamiste sévissait toujours dans d’autres régions.
Célia ! qui avait dit que nous nous reverrions un jour ? Célia mon amie, Célia que j’avais tellement peur de perdre.
Elle n’avait pas quitté la Syrie malgré la guerre, malgré le danger. C’était la terre de son père, de son époux et aussi sa terre à elle.
Syro-algérienne, elle est les deux à la fois, vouant le même amour à ses deux patries. Elle n’avait pas quitté l’Algérie durant les années sanglantes du terrorisme, ni la Syrie. Célia entière et fidèle. Notre amitié ne souffre d’aucune fausse note. La retrouver à Damas relevait textuellement du miracle.
Qui d’autre qu’un natif ou qu’un enfant du pays peut mieux parler de sa ville ou de son quartier ?
Et c’est à travers elle que j’ai vécu sa ville, Damas.
Avec mon guide, j’ai déambulé dans les ruelles de la vieille ville avec ses vieilles maisons dans leur jus, j’ai visité El Atkié Al Sulaymaniyé, une maison de l’artisanat; Qasr el Adham, un palais concu au dix-huitième siècle transformé en musée ; la Tour de Damas et le très connu Souq Al Hamidiyé où j’ai découvert la glace aux pistache (El Bouza).
L’une des sorties donne sur le Temple de Jupiter qui jouxte la Grande Mosquée des Omeyyades construite au huitième siècle, bâtie par le Calife omeyyade Al Walid Premier. Une mosquée hypostyle, surmontée de trois minarets, nous aurait dit Monsieur Hammouche.
Mon plus beau souvenir reste le Tombeau de Salah Eddine Al Ayyoubi (Saladin). Visiter le sanctuaire de celui qui a permis la reconquête d’Al Qods Al Charif en 1187 est poignant, bouleversant, indescriptible. Salah Eddine a réalisé bien d’autres exploits.
Les stigmates de la guerre..
Damas n’a pas été touchée. Une seule bombe avait visé un édifice officiel au Centre ville. Mais la capitale syrienne, tout comme Alep (Haleb) était loin d’être en ruine comme le rapportaient matin et soir les « reporters de guerre » occidentaux, sachant que la plupart ne quittait pas sa chambre d’hotel.
Les dégâts commis par Daech ont surtout concerné la banlieue de Damas. C’est dans ces régions que l’armée syrienne appuyée par l’aviation russe avait mené des raids aériens pour détruire les fiefs terroristes de Douma, Al ghouta et de toute la zone qu’avait envahie l’EI.
J’avais demandé à me déplacer dans les zones fraichement libérées. On m’avait donné un accord verbal au niveau de la Direction de l’Information internationale qui n’a au final pas abouti. Dépitée, je me suis rabattue sur la Foire Internationale de Damas qui avait rouvert ses portes après six ans de guerre.
J’avais été impressionnée par le nombre de visiteurs. On m’avait expliqué qu’en plein guerre, Damas avaitvécu un exode important de kurdes essentiellement qui a avaient fui la guerre.
Ce qui m’avait surtout intéressée, c’était la modernité des pavillons, leur architecture.
Des mosquées dont seul subsistait le minaret, des quartiers entiers en ruine, toujours dans la banlieue. Les terroristes de Daech ont semé la mort et la haine et commis tant d’exactions et de crimes qui avaient lourdement impacté la population vivant en dehors de Damas.
Au cœur de la vieille ville, aux fin fond des petits commerces, dans les ruelles, des affiches de Bashar Al Assad que les médias étrangers disaient désavoué et honi par son peuple.
La suite de cette histoire, nous la connaissons… La nomination d’Al Joulani ex terroriste d’Al Qaida, lavé par ses mentors américains de tous ses péchés est plus qu’éloquente.
Ah, la géopolitique ! Nous ne mesurerons jamais le pouvoir de nuisance de ceux dont le seul but est de spolier le gaz, le pétrole et autres minerais mais aussi l’eau et toutes les autres richesses dont regorgent les pays arabes. Divisé mais le rediviser encore et encore.
Damas n’est plus Damas. Mais le Basliyé de Célia, mais les gâteaux glacés uniques d’Al Hamidiyé, mais nos déambulation à Bab Thomas, le quartier chrétien, mais les cours de zumba qui avaient piqué notre curiosité, mais les délicieuses figues de barbarie vendues dans des boites en polystyrène et tous les savons d’Alep et les délicieuses pâtisseries syriennes que j’avais rapportées ne peuvent symboliser une autre capitale historique que Damas.
N.R
Découvre aussi: la première partie





