La Nouvelle de la semaine : Beyrouth-Damas (Première partie)

Par Nahla Rif 

Je n’y étais pas retournée depuis mai 2013. Beyrouth m’avait manqué. Le pays du cèdre, je l’avais aimé avant de le découvrir. Fayrouz me l’a fait aimer à travers sa voix unique et ses chansons qui n’ont pas pris une ride. Elles sont intemporelles, indémodables, inaltérables et elles ont le pouvoir d’ébranler émotionnellement tous ceux qui les écoutent.

Fayrouz, comme disent ses plus grands fans dont je fais partie, a unifié un Monde Arabe disloqué, tiraillé, convoité. A travers elle, il retrouve ses lettres de noblesse.

Cinq ans plus tôt, c’était le début de la guerre en Syrie, c’était aussi l’afflux de centaines de milliers de réfugiés syriens fuyant les massacres commis par l’Etat islamique.

Le climat de guerre n’avait pas pour autant impacté la joie de vivre légendaire des Libanais. Les conflits, la guerre, la destruction, des mots qui leur étaient familiers. C’est pour cela, m’avaient-ils confié, qu’ils célébraient chaque jour la vie.

Je me rappelle qu’avant de sortir de l’hôtel, j’avais demandé au réceptionniste si je pouvais circuler en toute sécurité dans le quartier mythique d’Al Hamra et ailleurs. Ce dernier avait souri, probablement qu’il avait trouvé ma question bête, puis dit :

– A Beyrouth, Madame, vous êtes libre d’aller où vous voulez. Ici la femme est respectée, n’ayez aucune crainte

Un peu plus bas, une bijouterie avait attiré mon attention. Les pendentifs exposés en vitrine racontaient à eux seuls ce pays de la tolérance insufflée après un conflit sanglant et pas moins douloureux. Des croix chrétiennes et des croissants de lune finement décorés rivalisaient de raffinement.

Curieuse de connaitre le prix d’un pendentif sur lequel était gravé le nom d’Allah, j’étais entrée dans la petite échoppe. La dame, une sexagénaire aux longs cheveux blonds m’avait naturellement invitée à m’asseoir, me proposant tout de go si je fumais et joignant le geste à la parole, avait ouvert un tout petit placard de quelques quinze centimètres de largeur avant de me demander : Thé ou café, ce à quoi j’avais répondu : un café s’il vous plait.

A l’angle de la ruelle, en plein Al Hamra, le Caribou Café. Quelques semaines plus tôt, Feu Zyad Al Rahbani, le fils ainé de Fayrouz y avait donné un spectacle. Il était connu pour sa satire, pour son verbe incisif et pour son génie. Musicien, parolier, dramaturge, éditeur, Zyad était le fils de sa mère. Talentueux et unique.

Cinq ans plus tard, septembre 2018.
Sept heures du matin. Beyrouth est debout depuis longtemps. La capitale du Liban est connue pour ses bouchons et ses klaxons.

Et moi qui étais très pressée d’arriver à la gare routière pour prendre l’un des taxis collectifs qui devait m’emmener à Damas. A Charles Helou Station située sous un pont et qui n’avait rien d’une station, les chauffeurs de taxi criaient à l’adresse des potentiels voyageurs : « 3a Echem, 3a Echem ! ». Il m’avait fallu du temps pour comprendre que Echem, c’est tout simplement Damas. Ici, quasiment tous les taxis vont en Syrie.

Les pancartes collées sur les larges piliers noirs de suie indiquaient toutes que les taxis vont en Jordanie, à Tartous, Banias, Al Azdaqiyé, Douma et Hama. Ces deux derniers noms de villes donnaient froid dans le dos, un mois plus tôt. En fait j’étais arrivée à Damas à peine trente jours après la réouverture de l’autoroute Damas Homs séparant Douma de Dhahiyet Al Assad (Al Assad Suburb).

Une voie rapide, fermée depuis le début de la guerre en 2013 et qui était sous le contrôle des milices de l’Etat islamique.
Au niveau d’Al Ghouta Echarqiya, les milices de Fouwayleq al rahman et Djeych El islam constituaient les deux groupes majeurs qui faisaient régner la terreur au niveau de cette région à vocation agricole.

En fait, Al Ghouta comprend également les localités de Harasta, Douma et Jawbar. Les bombardements et les raids aériens qui y avaient été récemment menés par l’armée russe et l’armée syrienne régulière, avaient fait fuir les terroristes de Daech qui y avaient semé la terreur pendant des années.

A en croire les news diffusés par les chaines d’informations continues, que je regardais sans relâche dès que je regagnais ma chambre d’hôtel, et les estimations des Libanais que j’ai eu à rencontrer dès mon arrivée à Beyrouth, la fin de la guerre en Syrie était proche.

Dépité, et en quête de clients en ce vendredi matin tiède, le chauffeur de taxi qui m’avait « haranguée », un sexagénaire bien conservé, avait commencé par me proposer du Maté (une boisson très prisée des Argentins comme des Syriens et des Libanais qui le consomment à toute heure de la journée), avant de se lancer dans un monologue sur les valeurs humaines et les principes moraux en déliquescence chez les Arabes. Puis avait enchainé sur le prophète Issa. Il était de confession chrétienne, en fait.

Beyrouth, Rafik Al Hariri International Airport, il n’était pas loin de minuit, l’aéroport grouillait de monde, de couples d’amoureux enlacés, de belles jeunes femmes retouchées au botox, de jeunes venus souhaiter en chœur à leur ami, à peine arrivé, un joyeux anniversaire, Je ne pouvais qu’être jalouse de voir tant de vie dans un pays qui garde tous les stigmates, toutes les meurtrissures de la guerre !

Et moi qui étais là, toute seule. Seule à m’être « embarquée » dans un voyage des plus hypothétiques.

Mais Beyrouth m’avait manquée et ce périple qui devait se terminer à Damas allait me permettre d’y marquer une halte. J’aime tout en elle, son ciel, ses montagnes, ses rues animées, Al Aswaq, Al Rawché, Jeita Grotto, le front de mer, les falafels, les délicieux mezze, tout !

En attendant, j’étais là, avec ma valise, à me demander ce que j’allais faire en attendant que le jour se lève et que je prenne enfin la route pour Damas.

J’avais décidé d’aller manger un morceau et une fois attablée je m’étais machinalement attardée sur ce groupe de soldats russes assis pas loin de moi, venus faire je ne sais quoi ici.

Au guichet de location de voitures, le préposé à qui j’avais demandé s’il était prudent que je prenne la route à cette heure tardive m’avait répondu, avec son accent libanais que j’adore : « Ihna bi n’oul, ellil ma blou 3youn » (chez nous, nous disons que la nuit est aveugle ndlr) donc qu’il valait mieux attendre que le jour se lève pour partir. Et là j’étais bien embêtée parce que je n’avais pas prévu de passer la nuit à l’’hotel.

C’est la sonnerie du téléphone qui m’avait finalement arrachée à mes réflexions. Jean Michel allait m’envoyer un chauffeur pour m’accompagner à l’hôtel situé pas très loin de Charles Helou Station. Et j’avais droit qu’à cinq heures de sommeil ! Jean Michel avait été informée de ma situation. J’étais sauvée !

Ah Beyrouth !! Fayrouz.. Le pays du Cèdre, le pays de la liberté, de la joie de vivre. Dans la glace de la salle de bain, je m’étais longuement regardée puis j’avais crié tout excitée : « Je suis venue, je suis enfin à Beyrouth ! »

Puis j’avais couru ouvrir les deux portes fenêtres qui donnaient sur deux façades différentes pour respirer à pleins poumons, l’air de cette incroyable ville !

N.R

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