La Nouvelle de la semaine: Haydar, Matar et les autres…
L'art et le style profond, un voyage tout en délice, qu'offrent ces verbes sélectionnés pour une traversée remplie d'émotions. Ce que produit Neikhla ( Nahla Rif ) est absolument à lire. À vivre. Osons le pléonasme pour rappeler que celle qui écrit ici, est née avec du talent. De l'authenticité. Sans avoir rien demandé. Ainsi est faite la nature. Tout autant que Nahla...

Par Nahla Rif
Partir maintenant en Irak, c’est de l’inconscience. Ils étaient tous contre moi. Fadéla avait tenu sa promesse. Elle m’a promis qu’elle m’y emmènera, et elle l’a fait.
Pourquoi je tenais tant à ce voyage ?
Pour deux raisons majeures : Le rêve de découvrir la Mésopotamie telle que nous l’avions étudiée et la volonté de voir de plus près ce que racontent les chaines d’information occidentales qui parlaient d’un Irak en ruine et d’un Etat islamique dominant, pour ne pas dire invincible.
Quand nous sommes passionnés par le journalisme et que nous restons de simples observateurs qui ne quittons pas notre rédaction, y aller est une opportunité à ne pas manquer.
Départ d’Alger, escale à Istanbul, prochain vol en Direction d’El Najjaf prévu à quatre heures du matin.
La tension commençait à monter, n’étaient Fadéla et Souhila qui avaient fait ce voyage deux fois déjà, l’atmosphère aurait été autre. L’humour sans bornes de Souhila nous avait beaucoup aidés Souad, Amine et moi. A cause de la guerre qui avait déstabilisé toute la région, le vol avait été long.
C’est finalement à six heures du matin que l’avion a atterri sur l’aéroport d’El Najjaf qui à l’origine était une base américaine.
Après les procédures de délivrance de visa, direction cette ville située à près de deux cents kilomètres de Bagdad située sur la rive droite de l’Euphrate. El Najjaf Al charif est un haut lieu de pèlerinage chiite.
Elle abrite la plus vieille nécropole au monde, Wadi Al Salam, vieille de mille quatre cents ans qui s’étend sur pas moins de six kilomètres carrés. Des millions de chiites y sont et continuent à ce jour à y être enterrés.
Mais Al Najjaf est surtout connu pour Al Ataba Al Mouqadassa qui n’est autre que le sanctuaire de l’Imam Ali que la paix soit sur lui.
Six heures du matin, cette ville du Sud délaissée depuis toujours, était déjà éveillée. A partir de sa guérite, l’agent de police portant un très bel uniforme, régulait la circulation.
Pour tous ceux qui disent que l’uniforme est aussi triste qu’un œuf érigé en statue, c’était plutôt l’inverse. Tout paraissait normal au point de nous faire oublier qu’un peu plus au Nord, les terroristes de Daech semaient la mort.
Pour rejoindre notre hôtel, nous avions sillonné la ville en taxi. Une ville qui regorgeait de vie et d’animation. J’étais, et je n’étais pas la seule du groupe, à être au comble de l’étonnement.
Le soir venu, j’étais loin de me douter de ce que j’allais découvrir : Des magasins de robes de soirées portées par des mannequins exposés dans la vitrine, tous ouverts, des enseignes lumineuses à profusion, des restaurants pleins à craquer, des femmes certes voilées mais seules ou attablées avec leurs enfants. Ce n’était pas ce à quoi je m’attendais.
Les news internationaux nous montrant un Irak démoli, un peuple désorienté, un pays exsangue…Alors que la musique fusait de partout et que sur les trottoirs des dizaines de vendeurs proposaient aux passants leurs délicieux jus de grenade et de raisins secs d’un goût unique que j’ai bu de manière « effrénée » et disproportionnelle.
Ces images nous ne les voyions nulle part ! C’est dire la propagande médiatique occidentale, voire la guerre cognitive et la désinformation véhiculées et retransmises par les chaines de télévisions françaises, britanniques et américaines.
Notre club des cinq devait justement participer au onzième Festival d’Al Ghadir auquel ont pris part des responsables militaires, religieux mais aussi différents représentant de la presse écrite et audiovisuelle et même des stars du cinéma égyptien et iranien.
Néanmoins, cette édition était avant tout, un hommage à ceux qui étaient tombés au champ d’honneur dont bon nombre de reporters et des caméramen ayant endossé le treillis militaire pour rejoindre Al Hachd Echaabi (groupe de défense crée pour renforcer l’armée irakienne dans les combats au sol contre les hordes du mal).
Pour moi qui ne porte pas de foulard, il n’avait pas été facile d’en porter un, surtout avec une température estivale qui frôlait les cinquante trois degrés. Il fallait pourtant s’y conformer et pour finir, ça ne m’avait pas gênée outre-mesure.
Mes amies s’étaient bien moquées de moi parce que foulard ou pas, je tenais à rester coquette avec des boucles d’oreilles bien visibles et mon légendaire rouge à lèvres.
Ce n’est qu’une fois à l’entrée du pavillon des médias que nous avions pris le pouls de la réalité. Un groupe de militaire placés à l’entrée, avait entourés à la peinture blanche le mot Daech.
Tandis que j’avançais noyée émotionnellement rien que par la vue des box transparents dans lesquels étaient exposés photo, uniformes, microphones, caméras et carnets des journalistes, la plupart très jeunes, morts sur le front, la seule lecture sur le sol du nom de l’infamie m’avait horrifiée.
Notant ma réaction, les militaires n’ont pas manqué de m’interpeler quand ils m’ont vue contourner le cercle.
– Pourquoi n’avez-vous pas marché sur le cercle ?
J’ai répondu que ma haine pour eux était telle que la seule lecture de ce nom m’horripilait.
Ils m’ont répondu qu’il fallait justement marcher dessus en guise de piétinement pour bien les écraser parce qu’ils seront vaincus.
C’est ce que j’ai fait et j’avoue aujourd’hui que cet acte qui pourrait paraître bête en soi, m’a délivrée de la terreur qui sourdait en moi.
Hayder, Matar, Ahmad, Fadhel, Youssef Al Djabiri, et tous les autres, ont tous laissé qui une lettre qui une vidéo d’adieu à leurs parents, à leurs épouses et leurs enfants. Ils se doutaient qu’une fois sur le champ de bataille, parce que ç’en était bien un, qu’ils n’en reviendraient pas.
C’est à l’Université de Koufa que l’émotion avait atteint son paroxysme.
Archi full, l’auditorium de cette illustre centre du savoir, classée comme la troisième plus importante d’Irak, était en effervescence et nous cinq étions doublement conscients que nous assistions à un événement pas comme les autres. Berceau des civilisations, l’Irak (La Mésopotamie) renvoyait allégrement cette image de grandeur.
Koufa. Elle était à l’origine une garnison sous Omar Ibn Al khattab en six cent trente sept. L’Imam Ali y a été assassiné en six cent soixante et un. Avec Kerbala et Al Najjaf, Koufa est l’une des trois villes irakiennes de grande importance pour les musulmans chiite.
Au Moyen Âge déjà, elle était un pôle académique et scientifique toujours sous l’impulsion du Calife Omar (Que Dieu Soit satisfait de lui). Koufa rivalisait avec Bassorah. L’enseignement y était basé exclusivement sur l’audition.
Le calame et la tablette y étant littéralement interdits. Et c’est justement là que s’est développée la calligraphie arabe et le premier style d’écriture arabe, le style coufique.
C’est dire combien nous étions honorés de nous y trouver malgré la guerre.
A l’université, après l’ouverture officielle du Festival, la magnifique psalmodie du Coran, les vidéos laissées à titre posthume par les martyrs du devoir ont été diffusées, nous replongeant dans l’amère réalité.
Le pays était toujours en guerre contre l’Etat islamique. En quarante huit heures et dans un élan nationaliste qui n’a à aucun moment faibli, cent mille volontaires, de toutes les confessions et de toutes les régions avaient répondu à l’appel de l’Ayatollah Ali Al Sistani, en 2014 déjà.
C’était en vue de renforcer l’armée irakienne dans les combats terrestres contre Daech dans les villes de Falloudja, Mossoul, Al Ramadi, Raqqa, Al Haouija occupées par les terroristes islamistes.
Tous ces jeunes partis sans espoir de retour, laissant tout derrière eux pour libérer leur pays… ça ne pouvait que me rappeler les sacrifices des nôtres, de tous ceux qui ont rejoint le maquis, de tous ceux qui ont pris les armes, de tous ceux qui ont lutté et qui y ont cru jusqu’à la victoire. L’amour de la patrie est un motivateur indéfectible qui pousse à briser la résistance de l’ennemi.
Chez nous, comme en Irak, le pari a été tenu.
Quand nous y étions, l’une des dernières grandes batailles qu’Al Hachd Al Chaabi devait livrer était celle d’El Houidja au Nord-Ouest qui avait débuté quelques jours après notre départ, le 21 septembre 2017.
L’information m’avait été donnée par l’un des plus importants chefs politique et militaire (également chef d’un parti politique chiite et Ministre irakien des Transports en 2014) Hadi El Amiri qui m’avait accordé un entretien exclusif que j’ai ultérieurement publié dans le journal El Watan).
Visiter l’Irak sans voir Bagdad était frustrant pour moi. Mais les conditions sécuritaires ne le permettaient pas. C’est surtout parce que nous n’avions pas le droit de nous détacher de la délégation composée essentiellement de journalistes.
Nous étions venus de différents pays arabes, de Libye, de Tunisie, de Syrie, du Maroc et de Jordanie. Nous avons eu le privilège de visiter l’illustre mosquée de Koufa également appelée Mosquée de Ali. C’est l’une des plus importantes mosquées du Monde musulman, la quatrième en importance après Masdjid Al Haram et Masdjid Al Aqsa.
Construite au septième siècle, c’est surtout l’une des plus vieilles mosquées au Monde après Masdjid Al Haram à la Mecque. Ce qui m’avait frappée ce soir-là, parce que nous avons visité ce lieu de culte alors qu’il faisait déjà nuit, c’est la propreté des lieux.
Il n’y avait pas un brin de poussière sur le sol de la grande cour que nous avons foulé, comme l’exige la religion, les pieds nus ! Nous étions, il faut le rappeler, dans une région du Sud où le bitume côtoie le sable fin.
Retour à Al Najjaf. Pour Fadéla et Souhila visiter Al Ataba était incontournable. A l’époque de l’invasion américaine de l’Irak, même les troupes US avec leurs gros chars n’avaient pas osé avancer dans ce haut lieu du culte Chiite. Dans ce quartier, les check points sont innombrables.
Le souk éponyme est hors du temps, on se croirait dans un conte des Mille et Une nuits. Des objets en cuivre, des bijoux en or quatorze carats, des confiseries vieilles comme le monde, des orfèvres en turban présentant aux clients potentiels de magnifiques bagues serties de pierres précieuses. Un autre monde.
Plus loin une autre ambiance. Des charrues attelées à une voiturette portant des cercueils de personnes décédées au combat ou de mort naturelle qui seront portés à l’intérieur de l’incroyable Mosquée de l’Imam Ali pour une ultime prière.
Un va et vient incessant qui renseigne sur l’importance de ces lieux saints qu’en tant que musulmans sunnites n’avons vus que via nos écrans télé.
L’avant dernier jour de notre périple mésopotamien aux bords de l’Euphrate, nous nous sommes rendus à Kerbala. Kerbala qui veut dire Terre de la souffrance et du croisement des sabres. Rien que ça. C’était quelques jours avant la fameuse fête chiite d’Al Achoura. Une fête autant attendue qu’appréhendée.
Là où le petit fils du prophète Mohamed que le salut et la bénédiction de Dieu soient sur lui, Al Hussein a été assassiné à son tour, en six cent quatre-vingts, alors qu’il devait rejoindre Koufa. Distante d’à peine soixante dix kilomètres d’Al Nadjaff, il nous a fallu pourtant plus de trois heures pour y arriver.
A bord du grand bus dans lequel nous étions montés, le chauffeur lançait en boucle des chansons de Ali Al Delfi, sur l’extermination et l’éradication de la bête immonde qu’était Daech du sol irakien.
La route était jonchée des photos des martyrs, ce qui avait exacerbée notre inquiétude quant à notre arrivée à bon port dans cette ville connue pour ses rituels sanglants qui donnent froid dans le dos. Nous avions croisé des chars qui revenaient du front, sur lesquels trônaient des drapeaux irakiens.
Nous étions plongés dans une atmosphère de guerre et de combat et nous ne savions pas trop à quoi nous attendre jusqu’à ce que nous soyons arrivés à la station radio de Kerbala.
Un édifice moderne, un personnel accueillant … De quoi nous laisser perplexes. Et ce n’était qu’un avant-goût de ce que nous allions découvrir après.
Après la visite de la Mosquée Al Hussein, vers vingt et une heures, nous devions aller diner. Diner à Kerbala !
Les larges axes routiers, les rues très animées, les chansons à plein volume et les enseignes lumineuses et les vitrines des magasins exagérément illuminées m’avaient fait pousser un waouh tant je ne m’attendais pas le moins du monde à ce décor dans cette ville souvent qualifiée d’intolérante et d’extrémiste. C’était Las vegas sans casinos.
Un an auparavant Kerbala avait été ciblée par un attentat à la voiture piégée, ce qui expliquait la durée de notre voyage. La route que nous devions prendre, devant être sécurisée.
Diner dans un restaurant connu au Moyen Orient, « Zayt wa za’tar » dans une ambiance carrément festive et un petit tour dans les échoppes pour acheter des souvenirs ô combien précieux… Ainsi s’était terminé l’un de mes plus beaux voyages au pays de Nabuchodonosor.
En compagnie d’amis exceptionnels. J’y avais croisé et connu de belles personnes.
L’Irak, un pays aussi digne que généreux qui a su sublimer la langue arabe. Mais surtout un pays de vaillants chevaliers armés de stylos ou de cameras dans une main et d’un fusil dans l’autre pour relever et remettre sur pieds leur mère patrie.
N.R




