La Nouvelle de la semaine: La chambre blanche

Roza, pas plus haute que trois pommes, aime à se promener dans cette ruelle pavée, tous les jours et même plusieurs fois par jour. Elle arpente cette venelle des dizaines de fois sans jamais s’en lasser.
Elle aime particulièrement s’attarder sur les balcons fleuris qui embellissent davantage les lieux. Les bâtisses sont attenantes les unes aux autres, les persiennes sont sans exception, toutes peintes dans un beau bleu roi, la rue est étroite et baignée de lumière mais semble n’aboutir nulle part. Et la petite fille ne s’est jamais aventurée à aller plus loin. A côté, se tient debout un adorable petit garçon débrayé, aux cheveux blonds ébouriffés, son ami sans nom.
Roza converse tous les jours avec lui, il lui raconte des histoires édulcorées qui l’amusent. Allongée sur le dos, en équerre, les pieds calés sur les montants du lit en bois, elle converse avec lui, jusqu’à ce que sa mère l’appelle ou vienne voir ce qu’elle fait.
Jamais Roza ne lui a parlé du petit garçon, ni ne lui a avoué qu’elle allait tous les jours se promener dans la ruelle sans fin.
Mais le soir venu, la petite fille attendait le cœur battant le moment où elle pourra discrètement quitter son lit pour aller retrouver ses amies qui l’attendaient impatiemment, dans la chambre blanche.
C’était un rituel, toutes les nuits Roza sautait du lit, avançant à pas feutrés, elle s’engouffrait dans un petit couloir obscur.
Elle s’arrêtait un court moment, devant la porte close, puis de ses petites mains baissait le maneton pour l’ouvrir.
Pendant les vacances d’été, son jeu favori consistait à aligner de petits galets en laissant des vides pour marquer l’entrée de chaque espace… A quelques mètres du campement qui se résumait à trois tentes, la leur et celles de son oncle et d’une tante à elle, la fillette sans le savoir concevait des plans à échelle réelle qu’elle devra des années plus tard , «gratter» sur un calque !
Toutes les fois où son père l’a emmenée avec lui au travail, Roza courait rejoindre le groupe d’ingénieurs et d’architectes affairés à travailler sur leur table d’architecture. Elle s’en retournait à la maison avec des rouleaux de calques, des crayons et des idées à foison.
Le hasard n’existe pas, pas plus que les coïncidences. Nous parlons de destinée et, en effet, nous sommes tous prédestinés à être ce que nous devenons.
Et certains parmi nous ont ce pouvoir inexplicable de voir au-delà du filtre.
Les femmes voilées, alignées sur les trois matelas posés en « U » inversé, apposés contre les trois murs de la petite pièce, l’attendaient, elles aussi. Dés qu’elles voyaient son minois dans l’entrebâillement de la porte, leurs regards se faisaient alors plus doux et leurs yeux souriaient, ce qui encourageait Roza à avancer pour aller s’asseoir toutes les nuits, à la même place, c’est-à-dire en face de la porte d’entrée, entre deux femmes habillées de blanc dont le visage était couvert par une voilette.
Le silence régnant créait une inertie qui figeait le temps. Aucune d’entre elles ne disait mot. Jamais un son n’est sorti de leur bouche. Toutes les fois, la fillette scrutait chacune d’elle, puis quittait la chambre blanche pour regagner son lit.
Ce rituel dura des lustres sans que personne ne sache rien. Des années plus tard, elle a pu revoir l’une d’elles, cette fois, c’était dans sa chambre. Elle ne portait pas de voile mais un foulard qui de dos laissait entrevoir sa longue chevelure teintée au henné. Son amie était cette fois sortie de son mutisme. Et ses mots étaient empreints de sagesse.
Un jour, Roza voulut retourner là-bas pour y retrouver ses mystérieuses amies. Elle ne retrouva jamais le chemin de ce sanctuaire qui était devenu son refuge.
Les univers multiples, les djinns et les anges, l’Islam, comme les autres religions en l’occurrence, les reconnait leur existence, expliquant que ces créatures étranges peuvent emprunter des formes physiques, notamment la forme humaine.
Or, les mortels que nous sommes n’avons pas la capacité de comprendre ni d’expliquer les nombreux phénomènes mystérieux qui se produisent autour de nous. C’est le monde de l’invisible ambigu et parfois même effrayant. Pourtant certaines personnes, de nature très intuitive, peuvent depuis leur plus tendre enfance, percevoir à l’avance des événements sans pour autant réaliser qu’elles sont détentrices de capacités extrasensorielles.
Bien plus tard, Roza rongée par le besoin de percer le mystère de la chambre blanche, y consacra des jours de réflexion. Elle retrouva la porte qu’elle avait tant de fois empruntée pour y aller mais cette même porte donnait sur les colonnes montantes de l’immeuble où elle habitait.
Qui étaient ces femmes ? Pourquoi aucune d’elle ne lui a jamais adressé la parole ? Pourquoi voulaient-elles la voir et pourquoi ces rendez-vous nocturnes ont-ils duré des années ? Était-ce un rêve ? Une illusion ?
Ce dont elle était certaine, c’est que l’endroit où elle vivait était visité par des forces surnaturelles. Qui dit que nos immeubles ne sont pas bâtis sur une nécropole ? avait-elle dit à sa mère.
Il y a forcément une logique, une explication qui échappait à la cartésienne qu’elle était. Alors que sa mère n’avait jamais vraiment prêté attention aux «doutes» de sa petite fille devenue femme, son père lui a un jour confié qu’il savait qu’elle avait quelque chose de spécial.
En attestaient ses nombreux rêves prémonitoires et toutes les prédictions qu’elle avait faites sans jamais comprendre comment cela survenait.
Dans le quartier historique où a été érigé le quartier de Roza, des fouilles avaient été entreprises des années plus tard. Elles ont permis de mettre à jour des sépultures qui remontent, entres autres objets et vestiges découverts, à l’époque romaine…
Nahla.Rif




